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  • SHIBASAKI Tomoka

    JARDIN DE PRINTEMPS

    Roman traduit du japonais par Patrick Honnoré

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  • Titre original : Haru no niwa © 2014, by Shibasaki Tomoka All rights reserved © 2016, Editions Philippe Picquier

    pour la traduction en langue française Edition française publiée avec l’autorisation de Shibasaki

    Tomoka/Bungeishunju Ltd., Tokyo, par l’intermédiaire du Bureau des Copyrights Français, Tokyo.

    © 2018, Editions Philippe Picquier pour l’édition de poche

    Mas de Vert B.P. 20150 13631 Arles cedex www.editions-picquier.fr En couverture : © plainpicture/Mira/Bjorn Wiklander Conception graphique : Picquier & Protière ISBN : 978-2-8097-1352-7 ISSN : 1251-6007

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    La femme passe la tête au balcon du premier étage et regarde quelque chose. Elle demeure ainsi, les deux mains posées sur le garde-fou, le cou en avant.

    Tarô regardait, la main qui s’apprêtait à fermer la fenêtre en l’air, mais la femme ne bougeait pas le moins du monde. La lumière se reflétait dans ses lunettes à monture noire et empêchait de voir précisément la direction de son regard, bien que son visage restât orthogonal par rapport au balcon sur la maison du propriétaire, au-delà du mur en parpaings.

    Vu d’en haut, l’immeuble est en forme de guil- lemets japonais, comme ceci . L’appartement de Tarô se trouve dans la partie qui dépasse, au rez-de-chaussée. Tarô était en train de fermer le vasistas sur le jardin intérieur quand la silhouette de la femme sur le balcon à l’autre bout du bâti- ment a attiré son regard. Jardin intérieur, c’est

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    beaucoup dire, il s’agit tout au plus d’un espace assez vague de trois mètres de large où les herbes folles poussent entre les dalles de ciment, et où il est d’ailleurs interdit de pénétrer.

    Avec le printemps, le lierre a tout à coup envahi le mur de séparation en parpaings, entre l’immeuble locatif et la maison du propriétaire. De l’autre côté, un prunier et un érable qui ne sont plus entretenus étendent leurs branches par-dessus le mur. Et derrière les arbres se trouve une maison à un étage, assez vétuste en apparence, aux murs couverts de lattes jointives. On n’y voit jamais âme qui vive.

    Il revint à la femme. Elle n’avait pas changé de position. De son rez-de-chaussée, à cause du mur de parpaings, Tarô ne voyait qu’une partie du toit de la maison du propriétaire, mais peut-être voit-on le rez-de-chaussée de l’étage, et même le jardin. Ceci dit, il ne doit pas y avoir grand-chose d’extraordinaire. Les plaques de tôle rouge du toit et les lattes brun foncé de la façade sont manifeste- ment fatiguées. Voilà un an que la vieille dame qui y vivait seule est partie en maison de retraite. Elle paraissait en bonne santé quand il l’apercevait en train de balayer devant sa maison, mais elle faisait tout de même ses quatre-vingt-six ans, d’après les informations qu’il tenait de l’agent immobilier.

    Au bout du toit, on voyait le ciel et les nuages. Il faisait si beau ce matin, maintenant

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    des nuages se levaient. Masses de blancheur. Des nuages de plein été, bien qu’on ne fût qu’en mai. Tarô regarda les nuages gonfler et s’en- voler. Dire qu’ils sont à des milliers de mètres de hauteur. Le contraste avec le bleu profond du ciel était si puissant qu’il en avait mal au fond des yeux.

    Tout en regardant les nuages, Tarô s’imagina marcher dessus. Il fait ça tout le temps, d’ailleurs. Il marche loin, très loin, avant d’atteindre le bord. Alors il pose les mains par terre et observe en bas. On voit la ville. Et malgré cet intervalle de milliers de mètres, il distingue avec une netteté parfaite chacune des ruelles enchevêtrées, chaque toit des maisons collées les unes aux autres. Les voitures, comme de minuscules insectes, glissent le long des voies, un avion petit modèle coupe par le travers l’espace entre lui et la ville. Comme une scène de dessin animé, parfaitement. Il n’y a personne derrière la verrière du cockpit. Aucun bruit. Non seulement en provenance de l’avion, mais de nulle part. Et quand il se remet lentement debout, il se cogne au plafond du ciel. Il n’y a personne.

    Jusque-là, c’est une scène qu’il revoit tout le temps depuis qu’il est petit. Maintenant il regarde le balcon du premier, tout au bout. Il voit un frag- ment de carré blanc qui n’était pas là tout à l’heure. A un moment donné, la femme a dû appuyer une

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    feuille de papier à dessin sur la rambarde, ah non, c’est un carnet de croquis. Pour dessiner les arbres, peut-être ? Son balcon donne au sud, l’auvent est très court. Il est deux heures de l’après-midi. Ça doit plutôt l’éblouir.

    De temps à autre, la femme se penchait en avant. Alors il apercevait sa tête. Lunettes à monture noire et cheveux coupés plus ou moins court, en allant un peu vite on pourrait dire au bol. Elle a emménagé en février. Il l’a aperçue plusieurs fois devant l’immeuble, la trentaine, comme lui, ou légèrement plus jeune si ça se trouve, d’après Tarô. De petite taille, et toujours à peu près le même genre de tenue, en tee-shirt ou haut de training. La femme tend le cou devant le carnet de croquis. Elle penche la tête, se tourne vers ici. C’est alors que Tarô se rendit compte que ce n’était pas celle du propriétaire en face qu’elle regardait mais la maison d’à côté, plus vers chez lui. La maison bleu clair.

    Un cri aigu d’oiseau, un bruissement de feuilles résonnèrent. L’instant suivant, le regard de la femme croisa le sien. Avant même que Tarô ait détourné les yeux, la femme s’était rétractée, carnet de croquis compris. Il entendit le bruit de la porte-fenêtre à glissière qui se refermait. Elle n’est plus ressortie.

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    Le mercredi soir, en rentrant chez lui après le travail, il aperçut la locataire du premier dans l’escalier extérieur de l’immeuble. Pas celle qu’il avait vue sur son balcon quelques jours aupa- ravant, sa voisine. Elle habite ici depuis long- temps, semble-t-il, une femme qui doit être plus âgée que sa mère à lui. L’immeuble où habite Tarô, le View Palace Saeki III, est composé de quatre appartements au rez-de-chaussée et quatre à l’étage, désignés chacun non par un numéro mais par un signe du zodiaque. En partant du sien, le plus au bout à gauche de l’entrée de l’immeuble : Sanglier, Chien, Coq, Singe, et à l’étage : Mouton, Cheval, Serpent, Dragon. Comme cela est devenu la norme de nos jours, le nom des locataires n’apparaît nulle part, ni sur les plaquettes des portes, ni sur les boîtes à lettres. C’est la dame de l’appartement du Serpent, alors pour Tarô elle est Mme Serpent. Quand il la croise, elle lui dit toujours un mot, une personne bien affable.

    Mme Serpent, qui surveillait du haut de l’es- calier, descendit en calculant le moment où Tarô allait passer l’entrée. Elle a toujours les cheveux réunis en chignon sur le haut du crâne, elle porte des vêtements aux formes assez spéciales, sans doute confectionnés à partir d’anciens kimonos. Aujourd’hui elle est en chemise noire et panta- lon-sac à motifs de tortues.

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    — Dites, vous n’auriez pas perdu votre clé ? — Hein ? Ma clé ? Sans réfléchir, Tarô regarda sa main. Qui tenait

    fermement sa clé. — Celle-là… Pourtant, la clé accrochée à un petit person-

    nage en forme de champignon que Mme Serpent lui mit devant le nez lui disait quelque chose.

    — Je l’ai trouvée par terre ce matin. Mais vous avez la vôtre, je vois.

    — C’est la clé du bureau. De mon travail. Il me semblait bien l’avoir oubliée ici. Je vous remercie.

    — Ah, tant mieux, parce que je m’inquiétais, vous comprenez, si on voit une vieille comme moi avec une clé pareille, on pourrait se poser des questions. Je ne l’ai pas prise, c’est vrai, elle était par terre.

    — Pas de souci, c’est très gentil à vous. Mme Serpent s’approcha et lui tendit la clé.

    Tarô la prit. La toute petite Mme Serpent leva les yeux pour voir Tarô fourrer la clé dans sa poche intérieure.

    — Mais alors vous n’avez pas pu travailler, aujourd’hui ?

    — Si si. Il n’y a pas que moi au bureau, il y a les autres aussi.

    — Ah bon, ah bon, bien sûr, suis-je bête. Je vous demande pardon.

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    — Mais non. Tarô se souvint des mamakari marinés au

    mirin qu’il avait dans son sac, cadeau d’un collègue qui les avait rapportés d’un déplacement, mais de façon générale Tarô n’aime pas les pois- sons séchés.

    — Tenez, ce n’est pas pour être quitte de votre gentillesse, mais s’il vous plaît…

    Mme Serpent était ravie, elle adore ça. Ravie à un point qui en était presque gênant. Merci infini- ment, merci infiniment, répétait-elle en remontant à l’étage par petits bonds.

    Tarô r