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ROBERT E. HOWARDTextes mis au point et complts par L. Sprague de Camp et Lin Carter

ConanTRADUIT DE LAMRICAIN PAR ANNE ZRIBI

DITIONS JAI LU-2-

Collection cre et dirige Par Jacques Sadoul

Titre original : CONAN

1967 par L. Sprague de Camp, tous droits rservs 1980 par J.-C. Latts

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INTRODUCTIONRobert Ervin Howard (1906-1936) naquit Peaster, au Texas, et passa la majeure partie de sa vie Cross Plains, au cur du Texas, entre Abilene et Brownwood, o son pre tait mdecin. Ses parents descendaient tous deux des premiers pionniers. Howard fit ses tudes primaires Cross Plains, puis alla complter son ducation au collge de Brownwood et lacadmie Howard Payne. Aprs avoir suivi quelques cours luniversit de Brownwood, il se lana dans une carrire littraire en franc-tireur. Durant son enfance et son adolescence, sa prcocit intellectuelle fit de Howard une sorte de laiss-pour-compte. Comme cela arrive souvent (et particulirement au Texas) aux garons brillants mais chtifs, il se fit malmener par ses camarades. En partie par raction, il devint un fanatique de sport et de culture physique, et fut un boxeur et un cavalier accomplis. Ceci mit bientt fin aux mauvais traitements dont il tait lobjet, dautant plus qu lge adulte il atteignit un gabarit imposant (prs de deux mtres et cent kilos, presque tout en muscles). Introverti, non conformiste, dhumeur ingale et ardente, il tait enclin des motions extrmes et des sentiments passionns. Comme la plupart des jeunes crivains, ctait un lecteur vorace, et il fut, notamment, en correspondance avec H. P. Lovecraft et Clark Ashton Smith. Au cours de ses dix dernires annes (1927-1936) Howard runit en un norme volume des uvres quil avait crites pour diverses revues, dans des genres varis : sport, policier, western, historique, aventure orientale, histoire de fantmes, sans compter sa posie ni ses nombreux crits de sciencefiction. A la fin de sa vie, il gagnait plus dargent avec sa plume quaucun autre habitant de Cross Plains, y compris le banquier (ce qui, en valeur absolue, ne reprsentait dailleurs pas une trs grosse somme, les tarifs pays par les magazines pendant-5-

la crise tant fort bas, et les rglements se faisant souvent attendre). Malgr sa relative russite professionnelle et bien quil ft, comme ses hros, un homme grand et robuste, linadaptation de Howard frlait la psychose. Pendant ses dernires annes, il parla souvent de suicide. A trente ans, apprenant que sa vieille mre, laquelle il tait extrmement attach, tait mourante, il mit fin dun coup de revolver une carrire littraire prometteuse. Sa nouvelle Red Nails (une aventure de Conan) et son roman interplantaire Almuric furent publis aprs sa mort dans la revue Weird Tales. Howard crivit plusieurs sries dheroic fantasy, dont la plupart furent publies dans Weird Tales. Il tait un conteurn, et ses rcits sont dun pittoresque, dune vivacit et dune fougue sans pareils. Ses hros (King Kull, Conan, Bran Mak Morn, Turlogh OBrien, Solomon Kane) sont plus grands que nature : hommes aux muscles puissants, aux passions violentes, la volont indomptable, ils matrisent sans peine les histoires auxquelles ils sont mls. Expliquant sa prfrence pour les hros aux muscles massifs, mais lesprit sans apprt, Howard disait : Ils sont si simples. Vous les mettez dans le ptrin, et personne ne sattend ce que vous vous creusiez la cervelle pour leur inventer des chappatoires astucieuses. Ils sont trop btes pour sen sortir autrement quavec leur pe, leur arc ou leurs poings. (E. Hoffmann Price : A Memory of R. E. Howard , in Skull-Face and Others, de Robert E. Howard) De toutes les histoires fantastiques de Howard, les aventures de Conan sont celles qui connurent le plus grand succs. Elles se droulent lge hyborien, re imaginaire que Howard situe il y a environ douze mille ans, entre lengloutissement de lAtlantide et le dbut de notre re. Howard crivit (ou du moins, entreprit dcrire) plus de deux douzaines daventures de Conan, dont dix-huit furent publies de son vivant, ou juste aprs sa mort, lune dans une revue spcialise dans le fantastique, et les autres dans Weird Tales. Voici comment Howard expliquait la gense des aventures de Conan :-6-

Je ne vais pas jusqu croire que les histoires sont inspires par des esprits ou des puissances surnaturelles qui existent rellement (bien que je ne pense pas quil convienne de rejeter purement et simplement cette hypothse) ; il mest pourtant arriv quelquefois de me demander sil ne serait pas possible que des forces obscures du pass ou du prsent (ou mme du futur) influent sur la pense et les actes des vivants. Cette ide mest venue en particulier alors que jcrivais les premires aventures de Conan. Je sais que, pendant des mois, javais t absolument strile, compltement incapable de produire quelque chose de valable. Et puis, tout coup, le personnage de Conan a sembl prendre forme dans mon esprit sans que cela me demande un gros effort, et aussitt un flot dhistoires a jailli de ma plume (ou plutt, de ma machine crire), presque sans aucun travail de ma part. Je navais pas limpression dtre le crateur, mais plutt le narrateur dvnements qui avaient eu lieu. Les pisodes se succdaient une allure telle que je pouvais tout juste suivre leur rythme. Pendant des semaines entires, je nai rien fait dautre que dcrire les aventures de Conan. Le personnage a pris entirement possession de mon esprit et en a chass toute autre ide littraire. Lorsquil marrivait dessayer dlibrment dcrire autre chose, cela mtait impossible. Je ne prtends pas attribuer ce phnomne des causes sotriques ou occultes, mais les faits demeurent. Aujourdhui encore, jcris les aventures de Conan avec plus de force et de comprhension que celles daucun autre de mes personnages. Mais il viendra sans doute un moment o je me trouverai soudain compltement incapable dcrire son sujet de faon convaincante. Ceci mest dj arriv avec presque tous mes assez nombreux hros ; tout dun coup, je perds le contact avec le personnage, comme sil stait lui-mme tenu derrire mon paule pour me dicter mon travail et quil avait soudain tourn les talons, me laissant le soin de lui chercher un successeur. (Lettre Clark Ashton Smith, 14 dcembre 1933 ; publie dans Amra, vol. II, n39.) Il peut sembler absurde dassocier Conan le terme ralisme ; pourtant (ses aventures surnaturelles mises -7-

part), cest le plus raliste de tous mes personnages. Conan est tout simplement un ensemble de nombreux hommes que jai connus, et je crois que cest la raison pour laquelle il a sembl surgir tout cr de ma conscience lorsque jai crit ses premires aventures. Un mcanisme subconscient a emprunt les traits de caractre de divers boxeurs, bandits, contrebandiers, magnats du ptrole, joueurs et honntes travailleurs que javais rencontrs et, les combinant tous ensemble, jai produit lamalgame que jappelle Conan le Cimmrien. (Lettre Clark Ashton Smith, 23 juillet 1935 ; publie dans The Howard Collector, vol. I, n5 ; rimpression dans Amra, vol. II, n39.) Au cours de ces vingt dernires annes, un grand nombre de manuscrits indits de Howard ont t publis dans des anthologies, dont huit aventures de Conan, comprenant quelques rcits complets et quelques textes inachevs, esquisses ou fragments. Jai t charg de prparer la publication de la plupart de ces histoires, en compltant les rcits inachevs. En collaboration avec mes collgues Lin Carter et Bjrn Nyberg, jai galement crit plusieurs pastiches partir dindications releves dans les notes et la correspondance de Howard, afin de combler les lacunes laisses dans lpope. Lorsque lhistoire Le dieu dans lurne1 est parue pour la premire fois, en 1951, je lavais passablement rvise avant sa publication. Pour la prsente dition, toutefois, je suis revenu au manuscrit primitif pour produire une version beaucoup plus proche de loriginal, comportant un strict minimum de modifications rdactionnelles. Le prsent volume vient, chronologiquement, en tte de lpope complte de Conan. La srie complte comprend huit volumes, toutes les histoires se succdant dans lordre chronologique des aventures du hros. Jai nomm heroic fantasy un sous-genre de la sciencefiction, appel par ailleurs sword and sorcery. Il sagit dune histoire daction et daventures qui se droule dans un monde plus ou moins imaginaire, o la magie a cours et o la science1

Cf. infra.

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et la technologie modernes nont pas encore t dcouvertes. Le dcor peut tre (comme pour les aventures de Conan) la Terre, telle quon peut imaginer quelle a t il y a des millnaires, ou quelle sera dans un lointain futur, ou bien encore une autre dimension. Lheroic fantasy allie la couleur locale et la fougue du rcit fantastique aux motions ataviques et surnaturelles du conte trange ou occulte, ou de lhistoire de fantmes. Lorsquelle est russie, elle procure le plus pur plaisir de la fiction, dans toute la plnitude du terme. Cest un rcit dvasion, qui permet de fuir compltement le monde rel pour un autre o tous les hommes sont forts, toutes les femmes belles, toute vie aventureuse, tous les problmes simples, et o personne ne songe parler dimpts sur le revenu, de chmage ou de mdecine socialise. Le pionnier de lheroic fantasy fut lAnglais William Morris, vers 1880. Le genre fut ensuite exploit, dans les premires annes du sicle, par Lord Dunsany et Eric Eddison. Dans les annes trente, la cration des magazines Weird Tales, puis Unknown Worlds, fournit des dbouchs pour ce type de contes, et de nombreux rcits mmorables de sword and sorcery virent alors le jour. Citons notamment les aventures de Conan, Kull, et Solomon Kane, de Howard ; les contes macabres dHyperbore, de lAtlantide, dAveroigne et du futur continent zothique, de Clark Ashton Smith ; les rcits atlantens de Henry Kuttner ; les aventures de Jirel de Joiry, de C. L. Moore ; et les histoires du Grey Mouser, de Fritz Leiber. (Je pourrais galement mentionner les contes de Harold Shea, de Fletcher Pratt et de moi-mme.) Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le march des revues pour ce genre dhistoires connut une rduction sensible, et lon put croire quelque temps que le fantastique avait t un simple accident de lre des machines. Mais avec la publication de la trilogie de J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, et la rimpression de plusieurs uvres antrieures dans ce domaine, ce genre a connu un second printemps. L. Sprague de Camp.-9-

La chose dans la crypteLe plus clbre hros de lpoque hyborienne ntait pas un Hyborien, mais un barbare, Conan le Cimmrien, dont le nom est au centre de cycles entiers de lgendes. Sur les antiques civilisations de lge rvolu des Hyboriens et des Atlantes, seuls nous sont parvenus quelques rcits fragmentaires, demi lgendaires. Lun deux, Les Chroniques nmdes, nous fournit la plupart des dtails connus sur la carrire de Conan. La partie le concernant commence ainsi : Sache, prince, quentre lengloutissement par locan de lAtlantide et des cits tincelantes et lascension des fils dAryas, il fut un ge de rve o des royaumes resplendissants stalaient de par le monde comme des manteaux bleus sous les toiles : la Nemedia, lOphir, la Brythunia, lHyperborea, la Zamora, avec ses femmes aux noires chevelures et ses tours hantes de mystre, la Zingara et sa chevalerie, le Koth, contigu aux terres pastorales du Shem, la Stygia et ses tombeaux peupls dombres, lHyrkania et ses harnois dacier, de soie et dor. Mais le plus fier royaume du monde tait lAquilonia, perle de lOccident fabuleux. Dans ces contres vint Conan le Cimmrien, cheveux noirs, il sombre, pe au poing, voleur, brigand, assassin, avec ses peines immenses et ses joies dmesures, qui pitina de ses sandales les trnes somptueux de la Terre. Dans les veines de Conan coulait le sang de lantique Atlantide, avale par les mers huit mille ans avant sa naissance. Son clan revendiquait une rgion du Nord-Ouest de la Cimmeria. Son grand-pre, membre dune tribu mridionale, avait fui son peuple la suite dune vendetta et, aprs avoir longtemps err, avait cherch asile dans le Nord. Conan vit le jour sur un champ de bataille, au cours dun combat entre sa tribu et une horde dassaillants vanir. Il nest fait mention nulle part du jour o le jeune- 10 -

Cimmrien aperut pour la premire fois le monde civilis, mais le bruit de son adresse au combat circulait dj dans son clan avant quil net vu quinze hivers. Cette anne-l, les membres des diverses tribus cimmriennes oublirent leurs querelles intestines pour unir leurs efforts contre les Gunder qui avaient franchi la frontire aquilonienne, bti le poste frontire de Venarium et entrepris de coloniser les marches mridionales de la Cimmeria. Conan fit partie de la horde hurlante et sanguinaire qui, dvalant des collines septentrionales, fondit sur le barrage avec sabres et torches, et repoussa les Aquiloniens lintrieur de leurs frontires. A lpoque du sac de Venarium, Conan, loin davoir achev sa croissance, tait un grand gaillard de six pieds et cent quatre-vingts livres. Il avait la vivacit et la ruse du bcheron, la poigne de fer du montagnard, le physique herculen de son pre forgeron, et maniait en connaisseur le couteau, la hache et lpe. Aprs le pillage de lavant-poste aquilonien, Conan retourne passer quelque temps dans sa tribu. Tiraill par les besoins contradictoires de son adolescence, de sa tradition et de son poque, il se livre pendant quelques mois, en compagnie dune bande aesir, des incursions infructueuses contre les Vanir et les Hyperborens. A lissue de cette dernire campagne, le jeune Cimmrien, g de seize ans, se retrouve dans les fers. Il ne restera cependant pas longtemps prisonnier...

1. Yeux rouges.Depuis deux jours, les loups suivaient sa trace travers la fort, et voici quils gagnaient de nouveau du terrain. Tournant la tte, le jeune garon aperut leurs masses sombres et velues qui bondissaient parmi les troncs noirs, leurs yeux luisant comme des braises rouges dans les tnbres environnantes. Il savait que, cette fois, il ne pourrait pas les repousser comme il lavait fait auparavant. Des millions de sapins noirs se dressaient autour de lui, tels- 11 -

les soldats muets de quelque arme ensorcele. La neige saccrochait encore au versant septentrional des collines, mais le ruissellement de la neige et de la glace en fusion prsageait la venue du printemps. Mme en plein t, ctait un univers sombre, silencieux, inquitant ; et en cette heure o la faible clart du ciel sestompait lapproche du crpuscule, il semblait plus lugubre que jamais. Sans ralentir son allure, ladolescent gravit la colline boise, poursuivant sa course ininterrompue depuis son vasion dune rserve desclaves hyperborenne, deux jours auparavant. Bien quil fut un Cimmrien de pure souche, il avait, en compagnie dune bande de voleurs aesir, particip plusieurs incursions en territoire hyperboren. Les farouches guerriers blonds de cette sinistre terre avaient tendu une embuscade au groupe de pillards ; et pour la premire fois de sa vie, le jeune Conan avait got lamertume des fers et du fouet, attributs habituels de lesclave. Mais sa servitude ne devait pas durer longtemps. Travaillant la nuit, quand les autres dormaient, il semploya user lun des maillons de sa chane, qui finit par se rompre. Puis, profitant dun violent orage, il svada. Faisant tournoyer sa lourde chane brise, il terrassa son surveillant ainsi quun soldat qui voulait lui barrer la route, et disparut sous la pluie battante. Laverse qui masquait sa fuite brouillait aussi sa piste pour les chiens de ses poursuivants. Bien que libre pour linstant, le jeune homme se trouvait spar de sa Cimmeria natale par des territoires ennemis. Il senfuit donc vers le sud et pntra dans la rgion sauvage et montagneuse qui sparait les marches mridionales de lHyperborea des plaines fertiles de la Brythunia et des steppes turaniennes. Quelque part vers le sud, lui avait-on dit, stendait le fabuleux royaume de Zamora, avec ses femmes aux noires chevelures, ses tours hantes de mystre et ses cits clbres : Shadizar, la capitale, surnomme la cit du Vice ; Arenjun, la ville des Voleurs, et Yezud, celle du dieu-araigne. Lanne prcdente, Conan avait got pour la premire fois aux fastes du monde civilis : membre dune horde de Cimmriens sanguinaires, il avait particip lassaut, puis au- 12 -

sac de lavant-poste aquilonien de Venarium. Cela lui avait aiguis lapptit. Il navait pas dambitions prcises, ni de programme daction dfini, mais seulement de vagues rves daventures perdues dans les rgions prospres du Sud. Des images dor et de pierreries, de quantits inpuisables de victuailles et de vin, de chaudes treintes avec des femmes nobles et superbes, soucieuses de rcompenser ses hauts faits, traversaient son jeune et naf esprit. Dans le Sud, songeait-il, sa taille et sa force imposantes devraient lui apporter sans peine fortune et renomme parmi les chtifs habitants des villes. Il prit donc la route du sud et de son destin, sans autres bagages quune tunique lime et dpenaille, et une chane. Cest alors que les loups avaient flair sa piste. En temps ordinaire, un homme nergique navait pas grand-chose redouter deux. Mais on tait la fin de lhiver, et les btes perdues, affames lissue dune mauvaise saison, taient prtes tout risquer. La premire fois que les loups gris taient parvenus le rattraper, Conan avait brandi sa chane avec une telle fureur quil en avait mis deux hors de combat : lun, le dos bris, hurlant et se tordant de douleur, lautre gisant un peu plus loin, le crne fracass, dans la neige fondante clabousse de sang vermeil. La horde famlique stait loigne furtivement de cet adolescent lil farouche et de sa terrible chane tourbillonnante, pour se repatre de leurs frres morts, tandis que le jeune Conan senfuyait de nouveau vers le sud. Mais ils ne devaient pas tarder retrouver sa trace. La veille, la tombe de la nuit, ils lavaient rejoint sur une rivire gele aux frontires de la Brythunia. Comme il les affrontait sur la surface glissante, balanant la chane ensanglante comme un flau, le plus tmraire des loups avait saisi les anneaux de fer entre ses funestes mchoires, arrachant la chane son treinte engourdie. Au mme instant, la glace en fusion qui les supportait stait rompue sous le choc furieux du combat et les assauts forcens de la horde. Conan se retrouva plong dans les flots glacials qui sengouffrrent dans sa gorge et ses narines. Plusieurs loups taient tombs leau avec lui ; il eut la vision fugitive dune bte demi immerge, cherchant- 13 -

dsesprment un point dappui sur le bord de la glace mais il ne sut jamais combien taient parvenus sen sortir et combien avaient t entrans sous la crote gele par le courant rapide. Claquant des dents, il se hissa sur lautre bord de la faille, laissant derrire lui la horde hurlante. Toute la nuit, il avait fui vers le sud travers les collines boises, moiti nu, transi, et toute une journe. Et voici quils lavaient de nouveau rattrap. Lair froid de la montagne brlait ses poumons puiss, et chaque instant il lui semblait respirer lhaleine de quelque fournaise infernale. Devenues insensibles, ses jambes de plomb se mouvaient par saccades. A chaque pas, ses sandales senfonaient dans la terre dtrempe, puis sen dgageaient avec un bruit de succion. Il savait que, dsarm, il avait peu de chances contre une douzaine de loups sanguinaires ; mais il ninterrompit pas sa course. Son sombre hritage cimmrien ne lui permettrait pas dabandonner la lutte, mme en face dune mort inluctable. La neige avait recommenc de tomber, en gros flocons humides qui frappaient la terre noire et dtrempe avec un bruissement sourd, mais perceptible, et tachaient les grands sapins noirs dune myriade de points blancs. et l, de gros rochers mergeaient de la terre tapisse daiguilles de pin ; le relief devenait de plus en plus accident. Ici, pensa Conan, tait peut-tre sa seule planche de salut. En sadossant un rocher, il pourrait affronter les loups mesure quils viendraient vers lui. Ctait une faible chance, car il connaissait bien la rapidit fulgurante de leurs attaques ; mais faute de grives... La fort se clairsema et la pente devint plus abrupte. Conan courut vers une norme masse de pierre qui saillait du flanc de la colline, semblable au portail dun chteau enseveli. A cet instant, les loups surgirent de lpaisse fort ses trousses, hurlant comme les dmons carlates de lenfer lafft dune me damne.

2. La porte dans le rocher.A travers la blancheur trouble de la neige tourbillonnante, le- 14 -

jeune garon distingua une tache noire et bante entre deux gros blocs de rochers et slana dans cette direction. Les loups taient sur ses talons ; il pouvait sentir sur ses jambes nues leur haleine cre et chaude lorsquil sengouffra dans la crevasse qui souvrait devant lui. A linstant prcis o il se faufilait dans louverture, le premier loup se jeta sur lui. Deux mchoires cumantes claqurent sur du vide : Conan tait sauv. Mais pour combien de temps ? Courbant la tte, il ttonna autour de lui dans lobscurit, explorant de la main le sol de pierre rugueuse en qute dune arme de fortune grce laquelle il pourrait affronter la horde hurlante. Il entendait les loups arpenter la neige frache devant la grotte et aiguiser leurs griffes sur le rocher. Leur respiration tait, comme la sienne, rapide et haletante. Ils reniflaient et geignaient, assoiffs de sang. Mais, chose trange, pas un ne franchit la sombre fissure grise, gorge de tnbres. Conan se trouvait dans une grotte troite creuse dans le roc, dont lobscurit totale ntait attnue que par un ple rayon crpusculaire filtrant par louverture. Le sol ingal de la cellule tait jonch de dbris parpills depuis des sicles par le vent, les oiseaux et les btes : feuilles mortes, aiguilles de pin, brindilles, quelques ossements dissmins, galets et fragments de rocher. Rien dans tout cela qui puisse tre de quelque efficacit contre des loups. Se redressant de toute sa hauteur il mesurait dj plus de six pieds , ladolescent se mit inspecter la muraille et trouva bientt une autre ouverture. Tandis quil se faufilait de lautre ct, o rgnait une obscurit absolue, ses doigts inquisiteurs lui apprirent que la paroi tait grave de glyphes cryptiques dune criture inconnue. Inconnue tout au moins pour ce garon ignorant, venu des terres barbares du Nord, qui ne savait ni lire ni crire et tenait ces arts civiliss pour des amusettes effmines. Il dut se plier en deux pour franchir le passage intrieur mais, une fois parvenu de lautre ct, il put de nouveau se redresser. Il fit halte et prta une oreille attentive. Bien que le silence ft total, une sorte de sixime sens lavertit quil ntait pas seul dans la grotte : ce ntait rien quil pt voir, entendre ou- 15 -

sentir, mais le sentiment dune prsence, diffrent des perceptions ordinaires. Entran lcoute des bruits de la fort, il tudia la rsonance de la crypte et conclut que cette seconde salle tait beaucoup plus grande que la premire. Lendroit sentait la poussire sculaire et la fiente de chauve-souris. Ses pieds rencontrrent des objets parpills sur le sol. Bien quil ne pt les voir, il se rendit compte leur contact quils ntaient pas de mme nature que les dbris forestiers qui tapissaient lantichambre, mais semblaient fabriqus par lhomme. Avanant dun pas le long du mur, il trbucha contre un obstacle et tomba. Sa chute fut accompagne dun craquement retentissant, et un morceau de bois bris lui rafla la jambe. Il se releva en jurant et ttonna dans lobscurit. Ses doigts rencontrrent une chaise, dont le bois pourri avait facilement cd sous le choc. Il poursuivit son exploration en redoublant de prudence. Il dcouvrit bientt la carcasse dun char. Les roues staient affaisses, si bien que le corps du char reposait mme le sol, parmi les fragments de rayons et les morceaux de jantes. Conan sentit sous ses mains le froid du mtal, et il comprit quil sagissait probablement dune pice rouille provenant du char. Cette dcouverte lui donna une ide. Revenant ttons jusqu louverture intrieure, quil pouvait peine distinguer dans lobscurit ambiante, il ramassa sur le sol de lantichambre une poigne de brindilles et quelques clats de rocher. De retour dans lautre partie de la crypte, il entassa les brindilles et gratta les pierres contre le fer. Aprs plusieurs essais infructueux, il finit par trouver un caillou qui, frott contre le mtal, mettait une gerbe de vives tincelles. Il eut bientt allum un petit feu fumeux, quil alimenta avec les dbris de la chaise et les fragments des roues du char. Il pouvait enfin se dtendre, se reposer de sa terrible course par monts et par vaux et rchauffer ses membres engourdis. La flamme vive et brlante dcouragerait les loups qui, hsitant le poursuivre lintrieur de la sombre caverne, mais ne voulant pas non plus abandonner leur proie, rdaient encore devant lentre extrieure.- 16 -

Le feu fit danser une chaude lumire fauve sur les parois rocheuses grossirement quarries. Conan regarda autour de lui. La salle, carre, tait encore plus grande quil ne lavait dabord souponn. Le haut plafond, souill de toiles daraignes, se perdait dans dpaisses tnbres. Plusieurs autres chaises taient adosses aux murs, ainsi que deux coffres crevs, rvlant leur contenu de vtements et darmes. Ce vaste antre de pierre sentait la mort, le pass rest sans spulture. Soudain, les cheveux de Conan se dressrent sur sa nuque et le jeune homme sentit sa peau frmir dun frisson surnaturel. L, sur un grand fauteuil de pierre, lautre extrmit de la salle, trnait la forme dun gigantesque homme nu qui, une pe dgaine en travers de ses cuisses, tournait vers Conan le squelette de son visage spulcral, clair par la lueur vacillante du feu. Ds quil aperut le gant nu, Conan sut quil tait mort, mort depuis des sicles. Les membres du cadavre taient bruns et ratatins comme du bois sec. La chair de son norme torse, racornie, rtrcie, fendille, pendait maintenant en lambeaux sur ses ctes dnudes. Cette certitude ne suffit cependant pas apaiser le brusque frisson de terreur qui parcourut le jeune homme. Ce dernier faisait preuve, au combat, dun courage extraordinaire pour son ge, bravant sans hsiter hommes et btes sauvages, ne craignant ni la douleur, ni la mort, ni lennemi. Mais ctait un barbare, venu des collines septentrionales de la Cimmeria rtrograde. Et comme tous les barbares, il redoutait les mystres surnaturels de la tombe, les dmons terrifiants et les monstres errants de la Nuit et du Chaos, dont les hommes primitifs peuplent les tnbres au-del de leurs feux de camp. Conan et encore prfr affronter les loups affams, plutt que de demeurer en cet endroit, sous le regard de cette chose morte assise sur son trne de rocher, dont la clart tremblotante animait le visage dcharn, allumant des yeux sombres au fond des orbites creuses.

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3. La chose sur le trne.Bien quil sentt son sang se figer dans ses veines et ses cheveux se hrisser sur sa nuque, le jeune garon se ressaisit avec fermet. Maudissant ses frayeurs nocturnes, il traversa le caveau pas raides pour examiner de plus prs cet tre mort depuis des sicles. Le trne tait un bloc de pierre noire et luisante, dun pied de haut, grossirement creus en forme de sige. Lhomme nu avait d tre surpris par la mort alors quil sy trouvait assis, moins quon ne let plac l plus tard. La moisissure avait depuis longtemps eu raison des vtements quil avait pu porter. A ses pieds taient parpills des agrafes de bronze et des lambeaux de cuir. Un collier de ppites dor informes pendait son cou ; des pierres brutes, enchsses dans des bagues dor, miroitaient sur ses mains griffues, qui serraient encore les attributs du trne. Un heaume de bronze orn de deux cornes, maintenant couvert de vert-de-gris ; couronnait le crne et latroce visage brun et dcharn. Avec un courage inou, Conan fora son regard se poser sur la face ronge par le temps. Les yeux, qui staient enfoncs, ntaient plus que deux gouffres noirs. La peau stait retrousse sur les lvres, dcouvrant des crocs jaunes figs dans un rictus sinistre. Qui avait t cet tre mort ? Un guerrier des temps anciens ? Quelque grand chef, redout de son vivant et trnant encore dans la mort ? Personne net pu le dire. Cent peuples avaient parcouru et gouvern ces zones frontires montagneuses depuis que lAtlantide avait sombr sous les vagues dmeraude de locan Occidental, huit mille ans auparavant. A en juger par le heaume encorn, le cadavre avait peut-tre t lun des chefs barbares venus de lAsie, ou le roi primitif de quelque tribu hyborienne oublie, perdue depuis longtemps dans les ombres du temps et enfouie sous la poussire des ges. Le regard de Conan tomba alors sur la grande pe qui reposait sur les cuisses osseuses du cadavre. Ctait une arme formidable : un glaive dont la lame, qui dpassait largement un mtre de longueur, tait en fer bleui, et non en cuivre ou en- 18 -

bronze ainsi quon aurait pu sy attendre tant donn son grand ge. Ctait peut-tre une des premires armes de fer jamais portes par main humaine ; les lgendes du peuple de Conan narraient le temps o les hommes taillaient et frappaient avec du bronze rouge, le fer ntant pas encore connu. Cette pe devait avoir vu bien des batailles dans son obscur pass : sa large lame, encore affile, tait cependant entaille en maints endroits, vestiges de coups sonnants ports, au fort de la mle, dautres lames de glaives ou de haches. Bien que noircie par les sicles et tache de rouille, cette arme tait encore redoutable. Le cur de cet adolescent, n au combat, battait se rompre. Son sang guerrier bouillonnait dans ses veines. Crom ! quelle pe ! Avec une arme comme celle-l, il pourrait sans peine dfendre sa peau contre les loups affams qui, tournant et geignant, lattendaient dehors. Tendant vers la poigne de lpe une main impatiente, il ne vit pas la lueur davertissement qui frmit au fond des sombres orbites de lancien guerrier. Conan soupesa le glaive antique, qui semblait aussi lourd que du plomb. Peut-tre avait-il t port par quelque roi fabuleux de jadis, un demi-dieu lgendaire tel que Kull dAtlantide, roi de Valusia avant lengloutissement de lAtlantide par locan furieux... Le jeune homme brandit lpe et sentit ses muscles se gonfler de puissance et son cur palpiter de lorgueil de la possession. Dieux ! quelle arme ! Avec une lame comme celle-l, il ntait plus de destine trop ambitieuse pour un guerrier ! Avec un glaive comme celui-l, mme un jeune barbare moiti nu, venu des rgions sauvages de la Cimmeria, pourrait se tailler un chemin jusquau bout du monde et, travers des fleuves de sang, se frayer une place parmi les grands rois de la Terre ! Il sloigna dun pas du trne de pierre et fendit de sa lame un ennemi imaginaire ; il sentait contre sa paume dure la poigne use par le temps. Le vieux glaive effil siffla dans lair enfum, faisant danser sur les rugueuses parois de pierre des rayons de lumire vive, qui couraient autour de la salle comme de petits mtores dors. Arm de cette puissante pe, Conan- 19 -

pouvait affronter non seulement les loups affams devant la porte, mais aussi un univers entier de guerriers. Le jeune homme bomba la poitrine et fit retentir le farouche cri de guerre de son peuple, dont lcho assourdissant se rpercuta dans la grotte, troublant dans leur sommeil les ombres antiques et la poussire sculaire. Conan ne songea pas un seul instant quun dfi de ce genre, lanc en un tel lieu, pouvait veiller dautres choses que des ombres et de la poussire des choses qui eussent d dormir sans interruption jusqu la fin des sicles. Il simmobilisa, glace deffroi, un pied suspendu micourse : un bruit, un crissement sec, indescriptible, lui parvenait de lextrmit de la crypte o se trouvait le trne. Pivotant sur lui-mme, il vit... et sentit ses cheveux se dresser sur son crne et son sang se figer dans ses veines. Toutes ses terreurs superstitieuses et ses craintes nocturnes primitives assigrent en hurlant son esprit fou dhorreur et dpouvante : le mort tait vivant.

4. Quand les morts se mettent en marche.Dun mouvement lent et saccad, le cadavre se leva de son grand fauteuil de pierre et fixa Conan de ses orbites noires, au fond desquelles deux yeux tincelants de vie semblaient porter sur lui un regard froid et malveillant. Par quelque antique phnomne occulte insouponn du jeune homme, la vie animait encore, plusieurs sicles aprs son trpas, la momie du guerrier. Ses mchoires grimaantes souvrirent, puis se fermrent, en une atroce pantomime de parole. Mais aucun son ne parvint Conan, hormis le crissement initial, apparemment produit par la friction des vestiges desschs de muscles et de tendons. Aux yeux de Conan, cette parodie silencieuse de langage tait plus terrible encore que le fait de voir vivre et bouger un cadavre. Avec un nouveau craquement, la momie descendit les degrs de son antique trne et tourna son crne vers Conan. Son regard sans yeux se fixa sur lpe quil tenait la main et des- 20 -

feux sinistres et surnaturels embrasrent ses orbites creuses. Traversant la salle dun pas mal assur, la crature savana vers Conan, tel un monstre abominable sorti des fantasmes diaboliques dun dment. Dpliant ses serres osseuses, elle fit mine darracher le glaive des mains jeunes et vigoureuses de Conan. Paralys par une terreur superstitieuse, Conan recula pas pas. Sur la muraille, la lumire du feu profilait en noir lombre monstrueuse de la momie, qui ondoyait sur les asprits du rocher. Hormis le crpitement des flammes mordant le bois, le grincement irrgulier des muscles parchemins du cadavre en marche et la respiration haletante du jeune homme asphyxi par lpouvante, le caveau tait silencieux. Le mort accula Conan contre le mur et avana une main brune et squelettique dun mouvement saccad. Lpe ragit instinctivement dans la main du jeune homme : la lame sabattit en sifflant sur le bras tendu, qui se rompit en craquant comme une baguette. Les doigts crisps sur le vide, la main sectionne tomba sur le sol avec un claquement sec ; aucun sang ne jaillit du moignon dcharn de lavant-bras. Cette atroce blessure, qui et arrt le plus brave des guerriers vivants, ne ralentit mme pas la marche du cadavre. Celui-ci se contenta darracher son membre mutil et tendit lautre bras. Conan slana dun bond, dcrivant avec son arme de larges moulinets cinglants. Un coup atteignit la momie au ct. Des ctes se cassrent sous le choc sans plus de rsistance que des brindilles, et le cadavre fut projet terre avec fracas. Conan demeura pantelant au milieu de la crypte, serrant lantique poigne au creux de sa paume moite. Les yeux dilats par lhorreur, il regarda la momie se relever avec un long crissement, puis savancer, comme un automate, pointant sur lui le squelette de son unique main.

5. Duel avec le mort.Lentement, ils tournrent plusieurs fois autour de la salle.- 21 -

Conan avait beau faire tournoyer vaillamment son arme, il perdait peu peu du terrain devant lavance opinitre de ce mort qui le harcelait. Un coup manqua le bras de la momie, qui le retira juste temps de la trajectoire du glaive ; emport par son lan, Conan effectua un demi-tour, et la crature en profita pour se ruer sur lui. La main griffue agrippa ladolescent par un pan de sa tunique, dont elle arracha ltoffe lime, ne lui laissant pour tout vtement que ses sandales et son pagne. Conan fit un bon en arrire et visa le monstre la tte. La momie se droba, et Conan dut de nouveau lutter pour chapper son treinte. Il lui assena un coup formidable sur le ct du crne, qui emporta lune des cornes du heaume. Au deuxime coup, le casque tout entier vola au loin dans un tintement de ferraille. Un troisime coup entama le cuir sec et brun. Pendant un bref instant, qui faillit tre fatal au jeune homme, la lame se trouva immobilise ; et tandis que, perdu, il tchait de se dgager, il sentit dantiques ongles noirs lui labourer la peau. Lpe frappa encore une fois la momie au ct et, lespace dune seconde qui et pu tre dcisive, se logea dans sa colonne vertbrale ; mais le mort se libra dune secousse. Rien ne pouvait, semblait-il, avoir raison du squelette puisque, mort, il tait insensible la douleur. Il continuait poursuivre Conan de sa dmarche vacillante, sans se fatiguer ni faiblir, au mpris de blessures qui eussent tendu raides morts dans la poussire une douzaine de vigoureux guerriers. Comment tuer un tre qui est dj mort ? Cette question obsdante harcelait lesprit de Conan, qui croyait perdre la raison. Il respirait avec peine ; son cur battait comme sil ft sur le point dclater. Quelle que ft leur violence, ses coups dpe ne parvenaient mme pas ralentir la charge de la momie. Ladolescent attaqua cette fois avec plus de ruse. Il porta un revers sauvage contre le genou du squelette. Un os craqua, et la momie roula dans la poussire. Mais la vie surnaturelle brlait encore dans son sein dcharn. Elle parvint tant bien que mal se mettre sur pied et slana en titubant aux trousses du jeune- 22 -

homme, tranant sa jambe estropie. Conan frappa nouveau le squelette ; la mchoire infrieure alla voler dans un coin sombre o elle rebondit bruyamment. Mais le cadavre ne sarrtait pas. Au-dessus des dcombres dos blanchis qui formaient prsent le bas du visage, linquitant regard hantait toujours les orbites ; la momie continuait de talonner sa proie de son infatigable marche dautomate. Conan se prit souhaiter tre demeur lextrieur, avec les loups, plutt que davoir cherch refuge dans cette crypte maudite, o encore marchaient et tuaient des tres morts depuis mille ans. Tout coup, il se sentit saisi la cheville. Perdant lquilibre, il tomba de tout son long sur le sol de pierre ingal et seffora dsesprment de dgager sa jambe de cette treinte osseuse. Son sang se figea lorsquil vit, autour de sa cheville, la main sectionne du cadavre dont les serres squelettiques taient plantes dans sa chair. Labominable crature de cauchemar dressa au-dessus de lui sa forme monstrueuse. Le visage dchiquet du cadavre le toisa dun air narquois et une main griffue se prcipita vers sa gorge. Conan ragit instinctivement. Rassemblant toute son nergie, il lana ses deux pieds contre le ventre racorni du mort. Projete en lair, la momie alla scraser bruyamment derrire lui, au beau milieu du feu. Conan arracha de sa cheville la main mutile qui sy agrippait encore. Puis, roulant sur lui-mme, il envoya le membre rejoindre dans le feu le reste du squelette. Il se releva, ramassa son glaive et, faisant volte-face... constata que la bataille tait termine. Dessche par la procession de sicles innombrables, la momie flambait comme un feu de brousse. La vie surnaturelle qui lhabitait eut un dernier sursaut : tandis que, sautant de membre en membre, les flammes lchaient sa carcasse, le squelette transform en torche vive, essaya de se redresser. Il tait presque parvenu se traner hors du feu lorsque sa jambe estropie se spara de son corps. La momie saffaissa et ne fut bientt plus quune gerbe de flammes grondantes. Un membre embras se dtacha avec un craquement. Le crne roula dans les- 23 -

braises. Il ne resta bientt plus du cadavre que quelques morceaux incandescents dossements calcins.

6. Le glaive de Conan.Vid, fourbu, Conan poussa un long soupir de soulagement et respira profondment. Il essuya la sueur froide dont la terreur avait inond son visage et passa les doigts dans sa tignasse noire. La momie du guerrier tait enfin vraiment morte, et la grande pe lui appartenait. Il la soupesa de nouveau, savourant son poids et sa puissance. Il songea un instant passer la nuit dans le caveau. Il tait bris de fatigue. Dehors, les loups et le froid le guettaient pour lachever, et mme son sens aigu de lorientation, acquis dans les steppes sauvages, ne lui serait daucun secours par cette nuit sans toiles en pays inconnu. Mais il se ravisa soudain. A lcre relent de la poussire des ges sajoutait maintenant, dans la crypte enfume, lodeur de la chair calcine dun cadavre sculaire : une odeur trange, mphitique, diffrente de toutes celles jamais dtectes par ses narines exerces. Le trne vide semblait le narguer. Le sentiment dune prsence, qui stait empar de lui lorsquil avait franchi le seuil de la crypte, persistait dans son esprit. A lide de dormir dans ce caveau hant, ses cheveux se dressrent sur sa tte, et il eut la chair de poule. En outre, muni de sa nouvelle pe, il tait plein de confiance. Bombant le torse, il fit siffler la lame au-dessus de sa tte. Quelques instants plus tard, il sortit de la grotte, drap dans un vieux manteau de fourrure dnich dans un coffre, une torche dans une main et son pe dans lautre. Les loups avaient disparu. Levant les yeux, Conan vit que le ciel se dgageait. Il tudia les toiles qui scintillaient entre les nuages et se remit en marche vers le sud.

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La tour de lElphantPoursuivant sa route vers le sud, Conan franchit les montagnes sauvages qui sparent les Etats hyboriens orientaux des steppes turaniennes, et parvient enfin Arenjun, la fameuse ville des Voleurs du royaume de Zamora. Nouveau venu dans le monde civilis et farouchement individualiste de nature, il se trouve (ou se creuse) un trou comme voleur professionnel dans ce pays o le vol est considr comme un art et une vocation honorable. Encore trs jeune, et plus audacieux quhabile, ses progrs dans son nouveau mtier sont dabord assez lents.

1.Les torches jetaient une clart diffuse sur les rjouissances du Maul, o les voleurs de lOrient donnaient une fte nocturne. Dans le Maul, ils pouvaient hurler et faire la bombe comme bon leur semblait, car les honntes gens vitaient ces parages, et les gardes, largement ddommags avec des pices voles, ne se mlaient pas de leurs divertissements. Dans les rues tortueuses et mal paves, encombres de dtritus et mailles de flaques stagnantes, dambulaient en titubant des ftards ivres et vocifrants. Des coins sombres, o tincelaient des fers entrecroiss, fusaient des rires aigus de femmes, des bruits de lutte et de bousculade. Par les vitres casses et les portes grandes ouvertes, claires par la lueur blafarde des torches, schappaient des relents de vin aigre et de sueur cre, des tintements de pichets entrechoqus, des bruits de poings martelant des tables grossires et des bribes de chansons obscnes. Dans lun de ces tripots, la joie battait son plein. Sous le plafond bas, noirci par la fume, staient runis toutes sortes- 25 -

de gredins, dont les accoutrements htroclites exhibaient tous les stades de la dcrpitude : malandrins sournois, kidnappeurs aux aguets, voleurs habiles, spadassins crneurs accompagns de femmes aux voix stridentes, pares de fanfreluches criardes. Les forbans indignes constituaient llment dominant : Zamoriens basans, aux yeux noirs, portant un poignard leur ceinture et la perfidie dans le cur. Mais il y avait aussi des loups originaires dune demi-douzaine de pays trangers : un rengat hyperboren gigantesque, taciturne et dangereux, un sabre ceint autour de sa charpente maigre (car les hommes portaient ouvertement des armes dans le Maul) ; un fauxmonnayeur shmite, au nez crochu et la barbe frise, dun noir bleut ; une Brythunienne au regard effront, perche sur le genou dun Gunder aux cheveux fauves (mercenaire itinrant, dserteur de quelque arme dfaite). Le gros coquin grivois dont les plaisanteries paillardes dclenchaient tous les cris dallgresse tait un kidnappeur professionnel, venu du lointain royaume du Koth enseigner la technique du rapt de femmes aux Zamoriens, qui en savaient, en fait, plus long sur cet art, la naissance, que lui-mme ne pourrait jamais en apprendre. Le Kothien interrompit sa description des charmes dune de ses victimes et plongea son groin dans une norme chope de bire cumante. Essuyant la mousse qui saccrochait ses lvres paisses, il reprit : Par Bel, dieu de tous les voleurs, je leur montrerai, moi, comment voler des filles ; dici laube, jaurai fait passer la frontire zamorienne ma nouvelle prise, et il y aura un convoi pour laccueillir. Un comte de lOphir ma promis trois cents pices dargent pour une jeune et jolie fille brythunienne du meilleur monde. Jai d, pour en trouver une que je sache son got, errer des semaines entires dans les villes frontires, dguis en mendiant. Mais cest un joli morceau ! Il fit claquer dans lair un baiser baveux. Je connais des seigneurs du Shem qui donneraient pour cette fille le secret de la tour de lElphant, ajouta-t-il en retournant sa bire. Sentant une main se poser sur son bras, il tourna la tte,- 26 -

fronant les sourcils dtre ainsi drang. Prs de lui se tenait un grand jeune homme solidement bti, qui semblait aussi dplac dans ce tripot quun loup gris au milieu daffreux rats de gouttire. Sa pauvre tunique ne parvenait pas dissimuler sa puissante charpente, ses larges et vigoureuses paules, sa poitrine massive, sa taille mince et ses bras muscls. Ses yeux dun bleu ardent tranchaient sur sa peau brune, tanne par les soleils lointains ; une tignasse noire et bouriffe couronnait son large front. Une pe pendait sa ceinture dans un fourreau de cuir us. A la vue de cet homme, qui nappartenait aucune race civilise de sa connaissance, le Kothien ne put rprimer un mouvement de recul. Tu as nomm la tour de lElphant, dit linconnu, qui parlait zamorien avec un accent tranger. Jai entendu conter beaucoup dhistoires sur cette tour ; quel est son secret ? Le jeune homme navait pas lair menaant ; de plus, leffet de la bire et lapprobation manifeste de lassistance donnaient du courage au Kothien. Le secret de la tour de lElphant ? scria-t-il. Mais voyons ! le dernier des imbciles sait que le prtre Yara y demeure, veillant jalousement sur la clef de son pouvoir magique : un joyau prodigieux quon appelle le Cur de lElphant . Le barbare rflchit un instant. Jai vu cette tour, dit-il. Elle est situe dans un grand jardin entour de hautes murailles, qui surplombe la ville. Je nai pas vu de sentinelles. Les murs doivent tre faciles escalader. Comment se fait-il que personne nait vol cette pierre mystrieuse ? Dabord dconcert par la simplicit de son interlocuteur, le Kothien clata dun rire moqueur auquel les autres firent cho. Ecoutez-moi ce niais ! rugit-il. Il volerait le joyau de Yara ! Ecoutez-moi a, les amis, dit-il, braquant sur le jeune homme un regard svre. Je prsume que tu es quelque barbare du Nord... Je suis cimmrien, rpondit ltranger dun ton peu amne.- 27 -

Cette rponse ne signifiait pas grand-chose pour le Kothien ; originaire lui-mme dun royaume situ tout au sud, aux frontires du Shem, il navait que vaguement entendu parler des peuples du Nord. Alors, coute-moi bien, lami, et tires-en une leon, dit-il, tendant son pichet dans la direction du jeune homme dcontenanc. Apprends quen Zamora, et dans cette ville en particulier, il y a plus de voleurs audacieux que nulle part ailleurs dans le monde, le Koth y compris. Sil avait t permis un mortel de drober la pierre, sois certain que cela serait fait depuis longtemps. Tu parles descalader les murs, mais une fois de lautre ct, tu souhaiterais bien vite tre revenu ton point de dpart. Si, la nuit, il ny a pas de sentinelles dans le jardin (enfin, pas de sentinelles humaines), cest quil y a une bonne raison pour cela. Mais dans la salle de garde, en bas de la tour, sont posts des hommes arms ; et mme si tu parvenais tromper la vigilance de ceux qui hantent lobscurit du jardin, il te faudrait encore franchir le barrage de ces soldats : car la pierre est garde quelque part dans le haut de la tour. Mais supposons que quelquun russisse malgr tout traverser les jardins, rtorqua le Cimmrien, ne pourrait-il arriver jusquau joyau en passant directement par le haut de la tour et viter ainsi les soldats ? De nouveau interdit, le Kothien demeura bouche be. Non, mais vous lentendez ? scria-t-il railleusement. Ce barbare est un aigle, qui prendrait son essor jusquau fate de la tour, dont les parois arrondies sont plus glissantes que du verre poli et qui na aprs tout que cent cinquante pieds de haut ! Le Cimmrien regarda autour de lui, embarrass par lexplosion de sarcasmes qui accueillit cette rflexion. Il ny voyait quant lui aucun humour particulier et tait trop novice dans le monde civilis pour en percevoir la grossiret. Les hommes civiliss sont plus discourtois que les sauvages, car ils savent quils peuvent se montrer impolis sans se faire automatiquement fendre le crne. Dsorient et mortifi, il se serait sans doute clips si le Kothien navait cru bon de continuer laiguillonner. Allons, allons ! scria-t-il. Explique ces pauvres- 28 -

bougres, qui nont commenc voler quavant ta naissance, explique-leur comment tu ty prendrais pour drober la pierre ! Il y a toujours un moyen, condition que le dsir soit doubl de courage, rtorqua vasivement le Cimmrien, piqu au vif. Le Kothien prit cette rponse pour un affront personnel. Son visage sempourpra de colre. Quoi ! rugit-il. Tu prtends nous apprendre notre mtier et insinuer par surcrot que nous sommes des lches ? Va-ten, hors de ma vue ! Et il poussa violemment le Cimmrien. Aprs mavoir tourn en drision, voici que tu lves la main sur moi ? dit dun ton grinant le barbare qui sentait la rage monter en lui. Et, dun coup du plat de la main, il rendit sa bourrade son provocateur, qui tomba la renverse contre la table en saspergeant de bire. Avec un rugissement de fureur, le Kothien porta la main son pe. Ecoute-moi, chien, hurla-t-il. Tu me paieras a de ton cur ! Les pes jaillirent de leurs fourreaux et la foule affole scarta pour laisser place nette. Lunique chandelle qui clairait la salle fut renverse dans la cohue, et le tripot fut plong dans lobscurit. Au milieu du fracas des bancs renverss, du martlement des pieds en droute, des cris, des jurons lancs dans la mle, retentit tout coup un hurlement strident dagonie, qui trancha net le tumulte. Lorsquune chandelle fut enfin rallume, la plupart des clients avaient quitt la salle par les portes et les fentres brises ; le reste tait pelotonn sous les tables ou derrire des tonneaux de vin. Le barbare avait disparu : au centre de la pice, gisait le corps taillad du Kothien. Avec linstinct infaillible du barbare, le Cimmrien avait tu son homme dans les tnbres et la confusion.

2.Le Cimmrien laissa derrire lui les lumires blafardes de- 29 -

lorgie. Stant dbarrass de sa tunique dchire, il marchait dans la nuit vtu dun simple pagne et chauss de sandales laces haut sur les mollets. Il se dplaait avec laisance souple dun grand fauve, bandant ses muscles dacier sous sa peau brune. Conan traversait maintenant le quartier des temples. Ceuxci se dressaient tout autour de lui, blancs sous la clart des toiles ; colonnes de marbre neigeux, coupoles dores, votes argentes, abritant la myriade des tranges divinits de la Zamora. Ces dernires ne tracassaient pas le jeune homme outre mesure ; il savait que la religion zamorienne, comme tout ce qui caractrise les anciennes civilisations, tait dune complexit inextricable et quelle avait enfoui la majeure partie de son essence primitive sous un ddale de formules et de rites. Il avait pass de longues heures couter, accroupi, les arguments des thologiens et des philosophes, et avait quitt leurs cours compltement dsorient, certain dune seule chose, cest quils taient compltement toqus. Ses dieux lui taient simples et comprhensibles ; Crom en tait le chef, et il vivait sur une haute montagne, do il envoyait la mort et la damnation. Il tait inutile dappeler Crom son secours, car ctait un dieu sombre et sauvage qui dtestait les faibles. Mais il donnait chaque homme, sa naissance, le courage, la volont et le pouvoir de tuer ses ennemis, ce qui, pour un Cimmrien, tait tout ce que lon tait en droit dattendre dun dieu. Ses sandales foulaient sans bruit le pav luisant. Il ny avait pas de gardes dans les rues, car mme les voleurs du Maul vitaient les temples, dont les profanateurs avaient, disait-on, connu de mystrieux trpas. Conan apercevait devant lui la silhouette de la tour de lElphant, qui se dcoupait sur le ciel. Pensif, il se demanda do pouvait lui venir ce nom. Personne ne semblait le savoir. Conan navait jamais vu dlphant, mais il pensait quil sagissait dun animal monstrueux, avec une queue supplmentaire sur le devant. Cest ce que lui avait dit un Shmite nomade, qui lui avait jur avoir vu des milliers de ces animaux en Hyrkania ; mais tout le monde savait combien les habitants du Shem taient menteurs. Et de toute faon, il ny- 30 -

avait pas dlphant, en Zamora. La tour tendait vers les astres sa flche luisante et glace. A la lumire du soleil, elle lanait des feux si aveuglants que peu de gens pouvaient y fixer leur regard ; certains disaient mme quelle tait en argent. Ldifice avait la forme dun mince cylindre, dune courbe parfaite, haut de cent cinquante pieds dont la couronne, incruste de magnifiques pierreries, scintillait la lueur des toiles. La tour se dressait au-dessus de la ville, parmi les frondaisons ondoyantes darbres exotiques, au milieu dun jardin enclos par une haute muraille. A lextrieur, celle-ci tait double dune bande de terrain surbaisse, galement entoure dune enceinte. Aucune lumire ne sortait de la tour, qui semblait dpourvue de fentres (du moins dans sa partie suprieure qui dpassait des murs denceinte). Seules les pierres de la couronne scintillaient comme du givre, tout en haut, dans la clart stellaire. Au-del du mur extrieur (le plus bas des deux), croissait une vgtation luxuriante. Le Cimmrien rampa jusqu proximit de lenceinte et fit halte un instant devant lobstacle, quil mesura des yeux. Bien que le mur ft assez haut, il pouvait, en sautant, en attraper le couronnement avec les doigts. Ce serait ensuite un jeu denfant de se hisser par-dessus la muraille, puis de franchir lenceinte intrieure de la mme faon. Mais Conan hsita lide des tranges prils qui, ce quon lui avait dit, lattendaient de lautre ct. Les habitants du pays lui semblaient singuliers et nigmatiques ; ils taient diffrents de lui et ne ressemblaient pas mme aux peuples occidentaux civiliss (Brythuniens, Nmdes, Kothiens et Aquiloniens) dont Conan avait entendu relater les mystres passs. Le peuple zamorien tait trs ancien et, ce quil en avait vu, trs malfaisant. Il songea Yara, le grand prtre qui, de cette tour couronne de pierreries, jetait dtranges sortilges, et frmit en voquant un rcit qui lavait frapp. Un page ivre de la cour lui avait racont comment Yara, dsireux de se venger dun prince indocile, avait brandi en ricanant une pierre brillante et malfique, dont les rayons chauds et aveuglants avaient rduit sa victime hurlante en une petite boule noire et ratatine ; et- 31 -

comment cette petite boule sche stait change son tour en une araigne noire, qui stait mise courir perdument travers la chambre, jusqu ce que Yara lcrast sous son talon. Le prtre ne sortait de cette tour mystrieuse que pour jeter un sort un homme ou une nation. Le roi de Zamora le redoutait plus que la mort, et cette terreur tait si intolrable pour sa raison quil passait ses journes sous lempire de la boisson. Yara tait trs vieux : on disait quil avait plusieurs sicles et quil vivrait ternellement grce au pouvoir magique de la pierre quon appelait le Cur de lElphant ; de l seul venait le nom de la tour qui labritait. Absorb dans ses penses, le Cimmrien saplatit tout coup contre le mur. Quelquun passait de lautre ct, marchant pas mesurs. Conan perut un tintement mtallique. Ainsi donc, il y avait quand mme un garde dans les jardins, qui faisait sa ronde. Le Cimmrien ne bougea pas, sattendant lentendre repasser au tour suivant ; mais le parc mystrieux resta plong dans le silence. Conan cda enfin la curiosit. Slanant lgrement, il se suspendit la muraille puis, prenant appui sur une main, se hissa jusquau fate. A plat ventre sur le couronnement, il considra le large espace qui, entre les deux murs, stendait ses pieds. Il ny avait aucune vgtation de son ct, mais il pouvait apercevoir, prs de lenceinte intrieure, quelques buissons soigneusement lagus. La clart des toiles tombait sur le gazon ras ; on entendait quelque part le clapotis dune fontaine. Le Cimmrien se laissa glisser jusqu terre avec prcaution et, dgainant son pe, regarda autour de lui. Ainsi, sans protection, sous la lumire nue des toiles, il se sentit envahi par une folle nervosit ; il longea sans bruit le mur incurv, se blottissant dans son ombre, et parvint la hauteur des arbustes quil avait reprs, de lautre ct. Alors, pli en deux, il slana rapidement dans leur direction et faillit trbucher contre une forme recroqueville qui gisait prs des buissons. Un rapide coup dil circulaire ne lui ayant dvoil aucun ennemi, il se pencha sur lobstacle pour lexaminer. Malgr la faible clart des toiles, son regard perant reconnut un homme- 32 -

solidement charpent, portant larmure argente et le casque crte de la garde royale zamorienne. Sa lance et son bouclier gisaient ses cts, et sa gorge portait des traces manifestes de strangulation. Mal laise, le barbare regarda autour de lui. Assurment, cet homme ntait autre que la sentinelle quil avait entendue passer devant sa cachette, derrire le mur. Durant le court instant qui stait coul depuis, des mains anonymes, surgies de lombre, avaient trangl le soldat. Scrutant les tnbres, il surprit un mouvement furtif dans les buissons, prs du mur denceinte. Il sapprocha sur la pointe des pieds, la main crispe sur son glaive. Bien quil ne ft pas plus de bruit quune panthre se faufilant dans la nuit, celui quil poursuivait lentendit. Le Cimmrien entrevit obscurment une norme masse prs du mur et fut soulag de constater quau moins elle avait forme humaine. Haletant de panique, lindividu fit brusquement volte-face et, les mains tendues en avant, baucha un plongeon ; mais il rprima son mouvement la vue de la lame dacier, do jaillit un clair. Les deux protagonistes se firent face un instant, sans mot dire, prts tout. Tu nes pas un soldat, dit enfin linconnu voix basse. Tu es un voleur, comme moi. Et toi, qui es-tu ? senquit son tour le Cimmrien, mfiant. Taurus de Nemedia. Le Cimmrien abaissa son arme. Jai entendu parler de toi. On tappelle le prince des voleurs. Un rire touff lui rpondit. Taurus avait la mme taille que le Cimmrien, mais il tait plus corpulent. Toutefois, bien quil ft gras et bedonnant, chacun de ses gestes dnotait un subtil magntisme dynamique qui, mme dans la ple clart des toiles, se refltait dans ses yeux perants, tincelants de vitalit. Il tait nu-pieds et tenait la main un rouleau de ce qui semblait tre une corde mince et solide, noue intervalles rguliers. Qui es-tu ? murmura-t-il. Conan de Cimmeria, rpondit lautre. Je suis venu essayer de voler la pierre de Yara, quon appelle le Cur de- 33 -

lElphant . Conan sentit le gros ventre de lhomme ballotter de rire, mais non dun rire moqueur. Par Bel ! dieu des voleurs, chuchota Taurus. Je croyais que moi seul aurais le courage de tenter ce coup-l. Ces Zamoriens se prtendent voleurs... bah ! Conan, jaime ton audace. Je nai jamais partag daventure avec quiconque ; mais, par Bel, nous tenterons celle-ci ensemble, si tu le veux. Ainsi, cest la pierre qui tintresse, toi aussi ? Quoi dautre ? Mon plan est au point depuis des mois ; mais toi, mon ami, tu mas lair davoir agi sur un coup de tte. Cest toi qui as tu le soldat ? Bien sr. Je me suis gliss par-dessus le mur alors quil tait lautre bout du jardin et me suis dissimul dans les bosquets ; il ma entendu, ou a cru entendre quelque chose. Quand cet imbcile est arriv, ttons, cela a t un jeu denfant de me cacher derrire lui, de lui attraper le cou et de le lui serrer jusqu ce que mort sensuive. Comme la plupart des gens, il tait moiti aveugle dans lobscurit. Un bon voleur doit avoir des yeux de lynx. Tu as commis une erreur, dit Conan. Taurus lui lana un regard courrouc. Moi, une erreur ? Impossible ! Tu aurais d traner le corps dans les buissons... ... dit le novice au matre en la matire. Ils ne relveront pas la sentinelle avant minuit pass. Si quelquun venait le chercher maintenant et dcouvrait son corps, il courrait aussitt alerter Yara, nous laissant le temps de nous enfuir. Sils ne le trouvaient pas, ils se mettraient fouiller les buissons et nous serions pris comme des rats. Tu as raison, acquiesa Conan. Bon. Maintenant, coute. Cette maudite discussion nous fait perdre du temps. Il ny a pas de gardiens lintrieur du jardin... enfin, pas de gardiens humains, mais il y a des sentinelles bien plus redoutables. Cest leur prsence qui ma si longtemps embarrass ; mais jai fini par trouver un moyen de les circonvenir. Que fais-tu des soldats dans le bas de la tour ?- 34 -

Le vieux Yara demeure dans les chambres du haut. Cest par l que nous entrerons... et sortirons, je lespre. Peu timporte comment. Jai mon plan. Nous nous introduirons dans la tour par le sommet et descendrons trangler le vieux Yara avant quil nait le temps de nous jeter un de ses maudits sorts. Du moins, nous essaierons ; tre changs en araignes ou en crapauds, ou bien obtenir richesse et puissance universelles, tout voleur digne de ce nom doit savoir prendre des risques. Jirai aussi loin quil sera humainement possible, dit Conan en tant ses sandales. Alors, suis-moi. Faisant demi-tour, Taurus prit son lan, saccrocha au mur et se hissa jusquau fate. Etant donn sa corpulence, la souplesse de cet homme tait tonnante ; il semblait peine effleurer la muraille. Conan le rejoignit et, couchs plat ventre sur le large couronnement, ils sentretinrent voix basse avec circonspection. Je ne vois aucune lumire, chuchota Conan. La partie infrieure de la tour tait, comme la portion suprieure, visible de lextrieur du jardin, un cylindre parfait, brillant, sans ouvertures apparentes. Il y a des portes et des fentres, astucieusement construites, rpondit Taurus, mais elles sont fermes. Lair que respirent les soldats leur vient den haut. Dans le jardin noy de mystre, des buissons duveteux et des arbres fourchus dployaient leurs sombres et ondoyantes frondaisons contre le ciel toil. Conan sentit planer sur son me aux aguets la menace dun danger imminent. Il perut le regard brlant dyeux invisibles et flaira un parfum subtil qui fit hrisser instinctivement les petits cheveux de sa nuque, comme le font les poils des chiens lodeur dun vieil ennemi. Suis-moi, murmura Taurus, reste derrire moi, si tu tiens la vie. Tirant de sa ceinture un objet qui ressemblait un tube de cuivre, le Nmde saccroupit lgrement sur le gazon, au pied du mur. Conan tait juste derrire lui, pe au poing ; mais Taurus le repoussa contre la muraille et ne manifesta quant lui aucune envie davancer. Il demeurait immobile, tendu par- 35 -

lattente, le regard fix, comme celui de Conan, sur un bouquet darbustes distant de quelques mtres, dont la masse sombre continuait sagiter bien que la brise ft tombe. Soudain, deux grands yeux luisants surgirent des ombres mouvantes ; et derrire eux, dautres points de feu apparurent dans les tnbres. Des lions ! grommela Conan. Oui. Pendant la journe, ils sont enferms sous la tour, dans des antres souterrains. Voil pourquoi il ny a pas de sentinelles dans ce jardin. Conan compta rapidement. Cinq en vue ; peut-tre dautres, cachs derrire le bosquet. Ils vont charger dune minute lautre... Tais-toi ! chuchota Taurus qui, sloignant du mur avec prcaution, comme sil et march sur des rasoirs, leva le mince tube quil tenait la main. Des bruissements touffs sortirent de lombre, et les yeux tincelants sapprochrent des deux hommes. Conan distinguait vaguement les grandes mchoires cumantes, les queues touffues fouettant lair. Latmosphre se tendit, le Cimmrien serra son glaive, guettant lassaut irrsistible de ces corps gigantesques. Taurus porta lextrmit du tube ses lvres et, soufflant de toutes ses forces, expulsa un long jet de poudre jauntre ; un pais nuage vert-jaune enveloppa aussitt les arbustes, recouvrant les yeux luisants de son voile opaque. Taurus regagna le mur en courant, sous le regard interrogateur de Conan. Lpais nuage masquait entirement le bosquet, dont ne provenait aucun son. Quel est ce brouillard ? demanda le Cimmrien, mal laise. La mort ! murmura le Nmde. Si un vent se lve et le souffle dans notre direction, nous devrons nous enfuir pardessus le mur. Mais non, lair est calme, et le nuage se dissipe prsent. Attends quil ait entirement disparu. Car le respirer, cest la mort. Seuls subsistaient maintenant quelques filaments jauntres qui flottaient spectralement dans lair ; ils eurent bientt disparu, et Taurus fit avancer son compagnon. Tous deux- 36 -

sapprochrent pas feutrs du bouquet darbustes, et Conan demeura stupfait : dans lombre gisaient cinq fauves, le feu de leurs yeux sombres teint jamais. Lair exhalait une odeur doucetre, curante. Ils sont morts sans faire aucun bruit, murmura le Cimmrien. Taurus, quelle tait cette poudre ? Elle est faite avec le lotus noir, qui pousse dans les jungles lointaines du Khitai o seuls demeurent les prtres aux crnes jaunes de Yun, et dont les fleurs font tomber raide mort quiconque respire leur parfum. Conan sagenouilla prs des grandes formes inertes pour sassurer quelles taient bien hors dtat de nuire. Il hocha la tte ; la magie des pays exotiques tait mystrieuse et terrible pour les barbares du Nord. Pourquoi ne tuerais-tu pas de la mme faon les soldats qui sont dans la tour ? demanda-t-il. Parce que jai utilis toute la poudre en ma possession, rpondit Taurus. Le tour de force quil ma fallu accomplir pour me la procurer suffirait dj me rendre clbre parmi les voleurs du monde entier. Je lai drobe un convoi en route pour la Stygia ; et jai d pour cela la tirer, dans son sachet en fil dor, des anneaux dun norme serpent qui ne sest mme pas rveill. Mais viens, au nom de Bel ! Allons-nous passer la nuit discourir ? Se faufilant entre les arbustes, ils gagnrent le pied de la tour brillante ; dun geste, Taurus imposa silence son compagnon, puis dfit sa corde nuds termine une extrmit par un solide crochet dacier. Conan comprit son plan et ne posa pas de questions. Saisissant la corde peu de distance du crochet, le Nmde se mit la faire tournoyer audessus de sa tte. Conan appliqua son oreille contre la paroi polie de la tour, mais ne perut aucun son. De toute vidence, les soldats qui se trouvaient lintrieur ne souponnaient pas la prsence des deux intrus, qui navaient pas fait plus de bruit que le vent nocturne dans les arbres. Mais une trange nervosit stait empare du barbare ; peut-tre tait-elle due cette odeur de lion qui imprgnait latmosphre.

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De son bras vigoureux, Taurus lana la corde dun geste souple et ondulant. Le crochet effectua de curieux mouvements de bas en haut, puis disparut par-dessus la range des pierreries qui couronnaient le sommet. Il avait d se planter fermement car, sans flchir, il rsista dabord des tiraillements circonspects, puis de violentes secousses. Du premier coup, murmura Taurus, je... Ce fut linstinct sauvage de Conan qui lui fit faire brusquement volte-face ; car la mort qui les menaait ne faisait aucun bruit. Le Cimmrien entrevit fugitivement une norme masse fauve qui, dresse de toute sa hauteur contre le ciel toil, sapprtait lui porter un coup fatal. Aucun homme civilis net pu bouger moiti aussi vite que le fit le barbare. Un clair de lumire stellaire jaillit de sa lame glace, mue par lnergie dsespre de tous ses nerfs et muscles, et lhomme et la bte roulrent ensemble sur le sol. Profrant voix basse des jurons incohrents, Taurus se pencha sur les deux corps entremls et vit aux gesticulations de son compagnon que celui-ci sefforait de se dgager du poids crasant qui ltouffait. Le Nmde constata avec stupfaction que le lion tait mort, le crne fendu en deux. Saisissant la carcasse, il aida Conan la repousser, et le barbare, tenant encore la main son pe dgouttante de sang, se remit sur ses pieds. Es-tu bless, lami ? fit Taurus, encore sous le coup de lincroyable rapidit des vnements. Non, par Crom ! rpondit le barbare. Mais je lai chapp belle, cette fois-ci, et pourtant ma vie nest rien moins que monotone. Pourquoi donc cette maudite bte na-t-elle pas rugi en attaquant ? Tout est trange, dans ce jardin, dit Taurus. Les lions frappent en silence... et pas seulement les lions. Mais viens ! Ce carnage a fait peu de bruit, mais les soldats lont peut-tre entendu, sils ne sont pas saouls ou assoupis. La bte se trouvait dans quelque autre coin du jardin et a ainsi chapp la mort des fleurs ; mais il ny a plus de lions prsent, cest sr. Il nous faut grimper cette corde : inutile de demander un Cimmrien sil sait le faire.- 38 -

Pourvu quelle supporte mon poids, grogna Conan qui nettoyait son pe dans lherbe. Elle en supporterait trois comme moi, rpondit Taurus. Elle est natte avec des tresses de femmes mortes qu minuit jai ravies de leurs tombes ; et pour la rendre encore plus solide, je lai trempe dans la rsine empoisonne de lupas. Jirai en tte, suis-moi de prs. Le Nmde saisit la corde, se lentoura autour dune jambe et commena grimper ; il montait comme un chat, dmentant la gaucherie que laissait prsager son embonpoint. Le Cimmrien le suivit. La corde se balanait et tournait sur ellemme, mais cela ne gnait pas les grimpeurs qui, lun comme lautre, avaient fait des escalades plus difficiles dans le pass. La couronne incruste de la tour, qui scintillait au-dessus de leur tte, saillait du mur angle droit ; la corde pendait ainsi peu prs un pied de la paroi, ce qui facilitait considrablement lascension. A mesure quils slevaient en silence, les lumires de la ville stendaient de plus en plus loin sous leurs yeux, et lclat rutilant des gemmes qui bordaient la couronne clipsait graduellement la clart des toiles. Allongeant une main, Taurus agrippa la couronne et se hissa au sommet. Parvenu son tour lextrmit de la corde, Conan marqua un temps darrt, fascin par le feu aveuglant des grosses pierres chatoyantes (diamants, rubis, meraudes, saphirs, turquoises, pierres de lune) incrustes en rang serr dans largent miroitant. De loin, leurs clats diffrents semblaient se fondre en un scintillement blanc ; mais maintenant, de prs, elles tincelaient dun million de teintes, hypnotisant le barbare de leurs reflets iriss. Il y a ici une fortune fabuleuse, Taurus, murmura-t-il. Mais le Nmde rpondit avec impatience : Allons, viens ! Si nous nous emparons du Cur, ces pierres seront nous ainsi que tout le reste. Conan se hissa sur la couronne resplendissante. Le bord incrust dominait de quelques pieds le sommet de la tour, dont la surface plane dun bleu sombre, pique dincrustations dor o se miraient les toiles, ressemblait un large saphir saupoudr de poussire brillante. Devant eux, les deux- 39 -

compagnons aperurent, de lautre ct du toit, une sorte de btisse, faite du mme matriau argent que les murs de la tour, o des gemmes plus petites formaient des arabesques ; lunique porte tait en or caill, incrust de pierreries qui luisaient comme de la glace. Conan tourna les yeux vers locan de lumires palpitantes qui au loin stendait leurs pieds, puis les reporta sur Taurus, occup remonter et rouler sa corde. Le Nmde montra Conan le point de chute du crochet, dont la pointe tait fiche dun quart de pouce sous une grosse pierre de la face interne de la couronne. La chance tait encore avec nous, grommela-t-il. Cette pierre aurait pu facilement lcher prise sous nos poids conjugus. Suis-moi ! Les vritables dangers de notre aventure ne font que commencer. Nous sommes dans lantre du serpent, mais nous ne savons pas o il se terre. Avec lagilit de deux tigres, ils traversrent sans bruit le toit sombre et luisant, et firent halte devant la btisse scintillante. Dune main preste et circonspecte, Taurus essaya la porte, qui cda sans rsistance, et les deux compagnons, sur le qui-vive, regardrent lintrieur. Par-dessus lpaule du Nmde, Conan entrevit une pice tincelante dont les murs, le plafond et le sol, incrusts de grosses pierres blanches, jetaient une vive lumire qui semblait le seul clairage de la salle. Cette dernire ne recelait, en apparence, aucune vie. Avant de refermer notre dernire issue, chuchota Taurus, va jusqu la couronne inspecter les abords de la tour ; si tu vois des soldats rder dans les jardins, ou quelque chose de suspect, reviens mavertir. Je tattendrai dans cette pice. Conan, qui ne voyait aucune raison cette demande, conut un vague soupon, mais il obit Taurus. Lorsquil eut tourn les talons, le Nmde se glissa lintrieur et ferma la porte derrire lui. Conan contourna sans bruit la couronne de la tour et revint son point de dpart sans avoir dcel aucun mouvement suspect dans locan de feuillages qui ondoyait ses pieds. Il se tournait vers la porte quand, soudain, de lintrieur de la pice, lui parvint un cri trangl.- 40 -

Electris, le Cimmrien fit un bond en avant ; la porte brillante souvrit toute grande, et Taurus apparut dans lencadrement, vacillant dans le scintillement froid de la salle. Ses lvres sentrouvrirent, mais sa gorge nmit quun son rauque. Se cramponnant la porte dore, il sortit en titubant sur le toit puis scroula de tout son long, serrant sa gorge deux mains. La porte se referma derrire lui. Ramass sur lui-mme comme une panthre aux abois, Conan naperut rien dans la pice, derrire le Nmde foudroy, pendant le bref instant o la porte se refermait ; moins que lombre quil avait cru voir courir sur le sol luisant ne ft pas leffet dun jeu de lumire... Rien ne suivit Taurus sur le toit, et Conan se pencha sur lhomme tendu. Les yeux dilats du Nmde fixaient vers le ciel un regard vitreux, empreint dune atroce pouvante. Ses mains taient crispes sur sa gorge ; la salive schappait de ses lvres avec un gargouillis ; puis, tout coup, il se raidit, et le Cimmrien abasourdi sut quil tait mort. Il pressentit que Taurus avait expir en ignorant la cause de son trpas. Conan jeta un regard effar sur lnigmatique porte dor. Dans cette pice aux murs incrusts de pierres brillantes, la mort tait venue au prince des voleurs aussi silencieusement, aussi mystrieusement que celle qui, par sa main, avait frapp les lions dans le jardin. Le barbare palpa doucement le corps moiti nu du cadavre, en qute dune blessure. Les seules traces de violence se trouvaient entre les paules, la base du cou taurin du Nmde : trois petites plaies rondes, comme si trois clous eussent t plants profondment dans la chair, puis retirs. Les blessures, franges de noir, dgageaient une lgre, mais nette, odeur de putrfaction. Flches empoisonnes ? se demanda Conan. Mais en ce cas, les projectiles auraient d tre encore fichs dans les plaies. Circonspect, Conan marcha furtivement jusqu la porte dore, louvrit et regarda lintrieur. La pice, dserte, baignait dans lclat froid et scintillant des innombrables gemmes. Au beau milieu du plafond, il remarqua un dessin trange : un octogone noir, au centre duquel quatre pierres rpandaient une lueur rouge qui tranchait sur lclat blanc des autres joyaux. De- 41 -

lautre ct de la pice souvrait une porte, identique celle devant laquelle il se tenait, moins les moulures cailles. Etaitce par l qutait entre la mort ? Et aprs avoir frapp sa victime, avait-elle emprunt le mme chemin pour sortir ? Le Cimmrien referma la porte derrire lui et pntra lintrieur. Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le sol cristallin. Il ny avait ni chaises ni tables dans la pice meuble seulement de trois ou quatre divans de soie, orns de broderies dor formant dtranges motifs serpentins, et de plusieurs coffres dacajou aux ferrures dargent. Certains de ces derniers taient scells par de lourdes serrures dor ; dautres, ouverts, leurs couvercles sculpts rejets en arrire, rvlrent aux yeux bahis du Cimmrien la splendeur dsordonne de monceaux de pierreries. Conan lcha un juron voix basse ; il avait dj vu, depuis le dbut de la nuit, plus de richesses que, mme dans ses rves, il navait jamais contempl ; songeant ce que devait valoir le joyau quil cherchait, il fut pris de vertige. Courb, aux aguets, tte en avant, pe au poing, il tait parvenu au centre de la pice, lorsque la mort surgit de nouveau, sans un bruit. Une forme sombre, voletant sur le sol brillant, fut son seul avertissement ; instinctivement, il fit un saut de ct qui lui sauva la vie. Il eut la vision fugitive dun monstre noir et velu qui passa prs de lui, entrechoquant ses crocs cumants ; un liquide, brlant comme les gouttes du feu de lenfer, lui aspergea lpaule. Il fit un bond en arrire, brandissant son arme, et vit le monstre frapper le sol, tournoyer et fondre sur lui une allure effroyable : une norme araigne noire, comme on nen voit que dans les cauchemars. Cet ogre, de la taille dun cochon, se dplaait sur le sol une vitesse prodigieuse, port par huit grosses pattes velues ; ses quatre yeux luisaient dun regard mauvais, ptillant dune affreuse intelligence ; ses crocs dgouttaient dun venin que Conan savait mortel, en croire la brlure des quelques gouttes tombes sur son paule lorsque la chose lavait frapp et manqu. Ctait l le tueur qui, descendu au bout dun fil de toile de son perchoir au milieu du plafond, stait pos sur le cou du Nmde. Imbciles quils taient, de navoir pas souponn que les pices du haut seraient aussi bien gardes que celles du- 42 -

rez-de-chausse ! Ces penses traversrent rapidement lesprit de Conan tandis que le monstre revenait la charge. Le Cimmrien sauta sur place, et laraigne passa sous lui, fit volte-face et rpta loffensive. Cette fois, il esquiva lassaut dun bond sur le ct et riposta comme un chat. Son pe blessa lune des pattes velues, et il se droba de nouveau lattaque du monstre qui faisait claquer bruyamment ses crocs dmoniaques. Mais la crature changea de tactique : bifurquant, elle traversa le sol cristallin et grimpa le long du mur jusquau plafond ; elle demeura tapie l un instant, fixant sur sa proie ses yeux rouges et diaboliques. Puis, tout coup, elle slana dans lespace au bout dun fil gristre et gluant. Conan fit un pas en arrire pour esquiver limpact, puis baissa promptement la tte, vitant de justesse le gluau de la toile volante. Devinant lintention du monstre, il slana vers la sortie, mais lautre fut plus rapide que lui, et un large filet de toile poisseuse, coll en travers de la porte, fit de la pice une prison. Conan nosait essayer de couper la toile avec son arme, sachant quelle collerait sa lame et quavant quil nait le temps de len dbarrasser le monstre aurait plant ses crocs dans son dos. Alors commena un jeu dsespr : lintelligence et la rapidit de lhomme se mesurant lastuce et la vitesse dmoniaques de laraigne gante. Celle-ci ne chargeait plus directement sur le sol et ne slanait plus sur sa victime du haut de son perchoir. Elle parcourait en tous sens le plafond et les murs, essayant denlacer sa proie dans les longues boucles de toile grise et gluante quelle lui lanait avec une prcision infernale. Ces filets taient aussi pais que des cordes, et Conan savait quune fois quils lauraient pris au pige, son nergie dsespre ne suffirait pas le soustraire temps au monstre meurtrier. Cette danse satanique se poursuivit tout autour de la pice, dans un silence absolu, branl seulement par les haltements de lhomme, le bruit sourd de ses pieds nus sur le sol luisant et le claquement des crocs de la bte. Des rouleaux de filet gris jonchaient le sol ; dautres pendaient en boucles le long des- 43 -

murs, couvraient les coffres de pierreries et les divans soyeux, ou tombaient en festons sombres du plafond incrust. Grce la rapidit fulgurante de son regard et de ses muscles, Conan tait encore indemne, bien que les boucles poisseuses fussent passes si prs de lui quelles avaient frl sa peau nue. Il savait quil ne pourrait pas leur chapper indfiniment ; il lui fallait non seulement surveiller les filets qui pendaient du plafond, mais aussi regarder o il mettait les pieds, pour ne pas trbucher sur ceux qui taient terre. Tt ou tard, une boucle collante senroulerait autour de lui comme un python et, entour de ce cocon, il serait la merci du monstre. Laraigne courait sur le sol de la pice, tranant sa suite la corde grise et ondulante. Conan sauta du divan o il tait perch ; le monstre vira prestement, grimpa comme une flche sur le mur, et la toile, quittant le sol comme un tre vivant, fouetta la cheville du Cimmrien. Celui-ci tomba sur les mains et tenta frntiquement de se dgager du filament qui lenserrait comme lanneau souple dun serpent Le diable velu dvalait le mur au galop pour achever sa proie. Dans la folie du dsespoir, Conan saisit un coffre et le lana de toutes ses forces. Le lourd projectile alla scraser contre le mur, au beau milieu des pattes noires. Une humeur visqueuse et verdtre gicla de la masse sanguinolente qui tomba sous lamas flamboyant des pierreries qui se dversaient ple-mle sur son corps cras ; les pattes velues sagitaient dans le vide ; ses yeux mourants jetaient leur clat rouge au milieu des gemmes scintillantes. Regardant autour de lui, Conan ne vit surgir aucun autre monstre. Il entreprit de se dgager de la toile. La substance collait obstinment sa cheville et ses mains, mais il finit par se librer et, se frayant de son glaive un chemin travers les rouleaux filandreux qui emplissaient la pice, il gagna la porte intrieure. Il ignorait quelles horreurs lattendaient de lautre ct. Le sang du Cimmrien bouillonnait dans ses veines : puisquil tait venu de si loin et quil avait surmont tant de prils il tait dtermin aller jusquau bout de laventure, quelle quen pt tre la sombre issue. Il sentait que la pierre quil cherchait ntait pas un des nombreux joyaux amoncels si ngligemment dans la pice tincelante.- 44 -

Arrachant les boucles de toile daraigne qui obstruaient la porte intrieure, il constata quelle non plus ntait pas ferme clef. Il se demanda si les soldats, en bas, ignoraient toujours sa prsence. Il sen trouvait, il est vrai, spar par une distance importante et, sil fallait en croire les rumeurs qui couraient, les gardiens taient accoutums entendre dans la tour, au-dessus deux, des bruits singuliers et lugubres, des cris dhorreur et dagonie. Songeant Yara, il fut pris dun lger malaise en ouvrant la porte dore. Mais il ne vit quun escalier dargent qui descendait, clair par une lumire vague dont il ne put dterminer la source avec prcision. Lpe la main, il descendit les marches en silence. Sans percevoir aucun bruit, il parvint bientt une porte divoire, incruste de jaspes couleur de sang. Il tendit loreille, mais aucun son ne lui parvint de lintrieur ; il aperut seulement de fins rubans de fume qui schappaient lentement de sous la porte, exhalant une odeur trange et exotique inconnue du Cimmrien. A ses pieds, lescalier dargent enfonait sa spirale dans les tnbres, et aucun son ne sortait de ce puits dombre ; Conan eut le sentiment indfinissable quil se trouvait seul dans une tour hante par des spectres et des fantmes.

3.Avec prcaution, Conan poussa la porte divoire, qui souvrit sans bruit. Il sarrta sur le seuil resplendissant et regarda autour de lui comme un loup en territoire inconnu, prt se battre ou prendre la fuite. Il avait devant lui une grande pice la vote dore, dont les murs taient en jade vert et le sol divoire couvert par endroits de tapis moelleux. Derrire un brle-parfum pos sur un trpied dor, do schappait une fume exhalant une odeur exotique dencens, se trouvait une idole, assise sur une sorte de divan de marbre. Conan la regarda, bouche be : la statue avait le corps dun homme, nu et vert ; mais ce corps tait surmont dune tte dmente de cauchemar. Trop grande pour le corps humain qui la portait,- 45 -

elle navait elle-mme rien dhumain. Stupfait, Conan considra tour tour les larges oreilles vases, la trompe retrousse et les deux dfenses blanches plantes de chaque ct, termines par deux boules dores. Les yeux, ferms, semblaient dormir. De l venait donc ce nom de tour de lElphant : la tte de la statue ressemblait en effet beaucoup celle des btes dcrites par le voyageur shmite. Ctait le dieu de Yara ; o pouvait donc tre la pierre, sinon dissimule lintrieur de lidole, puisque la gemme tait appele le Cur de lElphant ? Comme Conan savanait, fixant son regard sur lidole immobile, tout coup les yeux de la statue souvrirent. Le Cimmrien se figea sur place. Ce ntait pas une statue, mais un tre vivant, et il tait pris au pige dans sa chambre ! Lhorreur paralysante qui sempara de lui lempcha dexploser en une rage meurtrire. Dans sa situation, un homme civilis se ft rfugi, sans y croire, dans la conclusion quil avait perdu lesprit ; mais il ne vint pas lide du Cimmrien de mettre ses sens en doute. Il savait quil se trouvait face face avec un dmon de lancien monde, et cette certitude le priva de toutes ses facults, hormis la vue. Le monstre avait redress son tronc et semblait examiner la pice ; au regard sans vie des yeux de topaze, Conan sut que cet tre tait aveugle. A cette ide, ses nerfs se dtendirent, et il recula silencieusement vers la porte. Mais la crature lentendit. Elle tourna la tte vers Conan, qui fut de nouveau glac dhorreur : la chose stait mise parler, dune voix trange, hsitante, monocorde. Le Cimmrien comprit que ses mchoires navaient jamais t faites ou conues pour la parole humaine. Qui est l ? Es-tu venu me torturer encore, Yara ? Ne cesseras-tu donc jamais ? Oh ! Yag-kosha, ny a-t-il pas de fin lagonie ? Des larmes roulrent des orbites sans regard. Ayant pos les yeux sur les membres tendus sur le divan de marbre, Conan sut que le monstre ne se lverait pas pour lattaquer. Il reconnut les stigmates du chevalet et du fer rouge et, malgr son courage- 46 -

et sa tmrit, il demeura interdit la vue des vestiges atrocement dforms de ce qui avait t autrefois des membres pareils aux siens. Et soudain, toute sa crainte et sa rpulsion labandonnrent, pour faire place une immense piti. Quel tait ce monstre ? Conan ne pouvait le savoir, mais les preuves de ses souffrances taient si terribles et si navrantes quune trange et douloureuse tristesse envahit le Cimmrien, sans quil en st la cause. Il sentit seulement quil tait le tmoin dune tragdie cosmique, et fut pris de honte, comme sil et rpondre de la culpabilit dune race entire. Je ne suis pas Yara, dit-il. Je ne suis quun voleur. Je ne te ferai pas de mal. Approche-toi, que je puisse te toucher, dit la crature dune voix tremblante. Et Conan sapprocha delle sans crainte, laissant pendre son pe dans sa main. Le monstre se pencha vers lui et tta son visage et ses paules comme le fait un aveugle, avec la dlicatesse dune main de jeune fille. Tu nappartiens pas la race infernale de Yara, soupira la crature avec soulagement. Les contours prcis de ton corps maigre portent lempreinte farouche des steppes. Jai connu ton peuple autrefois, sous un autre nom, il y a trs, trs longtemps, lpoque o un autre monde dressait vers les toiles la splendeur de ses tours. Il y a du sang sur tes doigts. Une araigne dans la pice au-dessus, et un lion dans le jardin, rpondit Conan dune voix sourde. Tu as tu un homme aussi, cette nuit, rpondit lautre. Et la mort hante la pice du haut, je le sens, je le sais. Oui, murmura Conan. Le prince des voleurs gt l-haut, tu par la morsure dune vermine. Oh ! Ah ! fit ltrange voix inhumaine, qui sleva en une sourde mlope. Un meurtre dans la taverne et un meurtre sur le toit : je le sais, je le sens. Et le troisime aura leffet magique dont pas mme Yara ne rve. Oh ! magie de la dlivrance, dieux verts de Yag ! Ses larmes se remirent couler, tandis que son corps tortur se balanait davant en arrire sous le coup de diverses motions. Conan regardait la scne, stupfait.- 47 -

Les convulsions sarrtrent ; les yeux sans regard se tournrent vers le Cimmrien, et linsolite crature lui fit signe dapprocher. Ecoute, humain ! Je te parais rpugnant et monstrueux, nest-ce pas ? Non, ne rponds pas, je le sais. Mais tu me semblerais tout aussi trange si je pouvais te voir. Il y a beaucoup dautres mondes dans lunivers, et la vie prend des formes multiples. Je ne suis ni un dieu ni un dmon, mais un tre de chair et de sang comme toi, bien que nos substances soient partiellement dissemblables et que nos formes ne proviennent pas du mme moule. Je suis trs vieux, homme des vastes plaines ! Il y a bien, bien longtemps, je vins sur cette plante avec dautres habitants de mon monde, la verte plante Yag, qui gravite jamais sur le pourtour extrieur de cet univers. Parce que nous avions fait la guerre aux rois de Yag, qui nous avaient dfaits et bannis, nous dmes traverser lespace sur nos ailes puissantes, qui nous portrent dans le cosmos plus vite que la lumire. Mais nous ne pmes jamais retourner chez nous car, une fois sur la Terre, nos ailes se fltrirent sur nos paules. Nous vcmes lcart de la vie terrestre, combattant les tres terribles et inquitants qui parcouraient alors cette plante, craints et respects dans les sombres jungles de lOrient o nous avions lu rsidence. Nous vmes les hommes merger de ltat simiesque et construire les cits resplendissantes de la Valusia, de la Kamelia, de la Commoria et des autres Etats frres. Nous vmes ces royaumes chanceler sous le coup des paens : Atlantes, Pictes et Lmuriens. Nous vmes les ocans se soulever pour engloutir lAtlantide et la Lemuria, les les Pictes et les somptueuses cits du monde civilis. Nous vmes les survivants des races picte et atlante btir leur empire nolithique, puis sabmer dans un chaos de guerres sanguinaires. Nous vmes les Pictes sombrer dans la barbarie, et les Atlantes retourner ltat simiesque. Nous vmes de nouveaux peuples sauvages, descendus du cercle arctique, migrer vers le sud en vagues conqurantes pour construire une nouvelle civilisation dont les royaumes sappelrent Nemedia, Koth, Aquilonia et leurs surs. Nous vmes ton peuple merger sous un autre nom des jungles- 48 -

habites par les ex-Atlantes devenus singes. Nous vmes les descendants des Lmuriens rescaps du cataclysme repartir de zro, remonter les degrs de ltat sauvage, et partir vers lo