Entre insurrection et gouvernement : l’action du Comité ...· durant la guerre d’Algérie...

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    R E V U EINTERNATIONALEde la Croix-Rouge

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    Entre insurrection et gouvernement : laction du Comit international de la Croix-Rouge durant la guerre dAlgrie (1954-1962)Franoise Perret et Franois Bugnion*Franoise Perret, licencie en Droit, a travaill plus de trente ans au Comit international de la Croix-Rouge (CICR) en qualit de dlgue, notamment en Pologne et en Afrique, puis comme rdactrice et charge de recherches historiques.Franois Bugnion, docteur s Sciences politiques, a t dlgu du CICR en Isral et dans les territoires occups, au Bangladesh, en Turquie et Chypre, puis chef de dlgation au Tchad, au Viet-Nam et au Cambodge. De 2000 2006, il tait directeur du Droit international et de la Coopration au CICR. Depuis mai 2010, il est membre de lAssemble du CICR.

    RsumMettant aux prises durant plus de sept ans un mouvement insurrectionnel arm le Front de libration nationale (FLN) et le gouvernement franais, la guerre dAlgrie allait devenir larchtype des guerres de libration nationale. Ce conf lit allait porter leur paroxysme les nouvelles conditions de lutte de la guerre rvolutionnaire, caractrises par le recours aux attentats terroristes, la rpression et la guerre de lombre. Sur le plan humanitaire, il allait poser, plus crument quaucun conf lit antrieur, le dfi dassurer le respect des rgles humanitaires dans une guerre asymtrique. Le CICR allait devoir affronter le triple dfi de proposer ses services un gouvernement confront une

    * La version anglaise de cet article est publie sous le titre Between insurgents and government : the International Committee of the Red Crosss action in the Algerian War (1954-1962) , dans International Review of the Red Cross, Vol. 93, N 883, septembre 2011, pp. 707-742.

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    F. Perret et F. Bugnion Entre insurrection et gouvernement : laction du Comit international de la Croix-Rouge durant la guerre dAlgrie (1954-1962)

    insurrection arme qu il prtend rsorber par des moyens policiers, de prendre contact avec un mouvement de libration et de conduire une action humanitaire dans lenvironnement dune guerre insurrectionnelle.

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    De linsurrection lindpendance

    Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, une srie dattentats secouaient trente localits en Algrie, tandis quun communiqu du Front de libration nationale (FLN) rvlait lexistence dune organisation de lutte arme capable de mener des actions coordonnes sur lensemble du territoire algrien. Cette nuit de la Toussaint allait marquer le dbut de huit annes de luttes fratri-cides qui devaient provoquer la chute de la Quatrime Rpublique, mener la France au bord de la guerre civile et dboucher sur lindpendance de lAlgrie.

    Il ne sagissait pas dun coup de tonnerre dans un ciel bleu. Entre 1830 et 1848, la France avait conquis lAlgrie sans dessein colonial clair et sans savoir ce quelle ferait de cette conqute. Sil avait suffit de quelques jours larme franaise pour semparer dAlger, il lui fallut dix-huit ans de lutte opi-nitre pour sassurer le contrle de larrire-pays. Des combats acharns et la politique de la terre brle, pratique large chelle sous les ordres du mar-chal Bugeaud, devaient laisser de profondes blessures dans la mmoire collec-tive des Algriens. Les confiscations de terres en vue de faciliter linstallation de colons europens les pieds noirs conduisirent la pauprisation de la population algrienne, tandis que lviction des aristocraties locales entranait leffritement des structures sociales traditionnelles. Conduite sans dtermina-tion, la politique dassimilation provoqua la mfiance des dfenseurs de lislam, sans pour autant susciter ladhsion des lites algriennes. Enfin, toutes les ten-tatives que firent certains gouvernements de la Rpublique pour confrer des droits politiques aux indignes furent mises en chec par les colons. Les jeunes Algriens une minorit qui avaient la possibilit de frquenter lcole et ceux, plus rares encore, qui avaient accs luniversit dcouvraient que la France leur enseignait les droits de lhomme, dont elle leur refusait le bnfice. Les populations musulmanes et europennes menaient une cohabitation diffi-cile, celle de communauts qui navaient pas appris partager le mme destin.

    La dfaite de juin 1940 face lAllemagne avait tmoign de laffaiblis-sement de la France. Succs des Allis, le dbarquement anglo-amricain du 8 novembre 1942 en Algrie et au Maroc avait t peru par les musulmans comme un nouvel abaissement de la mtropole. Trop timides, les ouvertures du Comit franais de libration nationale avaient suscit le ddain des natio-nalistes algriens, alors quelles taient violemment rejetes par les colons. Le 8 mai 1945, lheure mme o la capitulation allemande mettait fin six annes de guerre en Europe, des meutes clataient Stif. La rpression, dispropor-tionne, persuada nombre de leaders algriens que lgalit des droits, promise

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    par la France, tait un leurre et quil ny avait dautre issue que lindpendance de leur patrie.

    Le 7 mai 1954, la capitulation du camp retranch de Dien Bien Phu, au Viet-Nam, donnait une nouvelle preuve de la faiblesse et de lisolement de la France et dmontrait lefficacit dune lutte rvolutionnaire impliquant la mobilisation de toute la nation. Lexemple tait donn. Durant lt, un groupe de jeunes militants issus du Parti du peuple algrien dcide de passer du com-bat politique la lutte arme.

    Comme en 1945, les attentats du 1er novembre 1954 provoquent une raction disproportionne. Pour la France, en effet, lAlgrie est une terre fran-aise, peuple de plus dun million de colons franais quil nest pas question dabandonner. Mais le FLN, qui a pris linitiative de linsurrection, entend poursuivre le combat jusqu lindpendance de lAlgrie. Le recours des attentats terroristes spectaculaires est appel susciter des ractions violentes des forces de scurit et des colons, ractions qui doivent leur tour unir la communaut musulmane derrire le FLN et provoquer une scission irrm-diable entre cette communaut et les colons dorigine europenne. Dans ces conditions, la lutte sera acharne et le FLN, qui nhsite pas excuter des Algriens qui collaborent avec la France, ralliera de plus en plus de parti-sans parmi la population algrienne, alors quen France une partie de lopi-nion et certains hommes politiques arriveront progressivement la convic-tion que la lutte est vaine et que lindpendance de lAlgrie est inluctable, aprs celle accorde en mars 1956 la Tunisie et au Maroc. Mais une partie de larme et la grande majorit des colons ne peuvent envisager la perspective dune Algrie indpendante, ce qui conduira la France au bord de la guerre civile.

    Ces annes de guerre sont marques par le tragique enchanement des attentats provoquant la rpression, suivie de nouveaux attentats entranant une rpression de plus en plus dure avec pour rsultat toujours plus de victimes dans lun et lautre camp.

    Ds le printemps 1955, les autorits franaises proclament ltat dur-gence et dportent dans des camps dits dhbergement les personnes quelles souponnent de sympathie pour le FLN ; celui-ci multiplie les attentats contre les Europens, qui constituent des groupes anti-terroristes . Le FLN se dote galement dune structure politique : du 20 aot au 5 septembre 1956, se ru-nit clandestinement le Congrs de la Soummam (valle de la Kabylie) qui cre le Conseil national de la rvolution algrienne (CNRA) comptant trente-quatre membres, ainsi quun Comit de coordination et dexcution (CCE) de cinq membres.

    Des contacts sont pris clandestinement au Maroc entre des mis-saires franais et les dirigeants du FLN. Toutefois, le 22 octobre 1956, lavion qui ramne du Maroc Tunis cinq chefs du FLN At Ahmed, Mohammed Boudiaf, Ahmed Ben Bella, Mohammed Khider et le professeur Mostefa Lacheraf est intercept par laviation franaise ; les cinq occupants sont incar-crs en France.

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    Dix jours plus tard, Isral, la France et la Grande-Bretagne se lancent dans lexpdition de Suez. Si, pour Isral, lobjectif principal est de dtruire les bases des fedayin palestiniens Gaza et dans le Sina et, pour lAngleterre, de reprendre le contrle du Canal de Suez que lgypte avait nationalis quelques semaines auparavant, la France entend surtout priver le FLN de son principal appui extrieur en renversant le prsident Gamal Abdel Nasser, peru comme la figure de proue du nationalisme arabe et comme le principal soutien de lin-surrection algrienne. Lexpdition se termine par un fiasco humiliant pour les anciennes puissances coloniales : sous la double pression des tats-Unis et de lUnion sovitique, la France et lAngleterre sont contraintes de retirer leurs troupes. Nasser triomphe et le FLN peut dsormais compter sur un soutien accru de lgypte.

    En Algrie, linsurrection ne cesse de samplifier et gagne les villes. Vtran de la guerre dIndochine, le gnral Salan est nomm commandant en chef en Algrie, alors que le gnral Massu, commandant de la 10e divi-sion de parachutistes, est charg de rtablir lordre Alger. Le 7 janvier 1957, les paras prennent possession dAlger ; ils entrent dans la casbah le 13 et arrtent 1500 suspects. Mais les attentats se poursuivent et ce nest quen sep-tembre 1957 que les parachutistes parviennent matriser la situation. Pourtant la gurilla se poursuit, notamment dans les Aurs et en Kabylie. Larme franaise recrute des harkis (soldats algriens) dans tout le pays ; la rpres-sion se durcit et des popula